L’art et la matière

Il m’arrive de me réveiller en sursaut dans l’aube naissante et de chercher instinctivement du coin de l’œil – l’esprit encore balloté par les brumes lentes qui se dessinent entre songe et sommeil – des constellations de feu au-dessus de ma tête. Somnolent, je n’habite plus nulle part, égaré au cœur d’un espace-temps aussi abstrait que ces peintures dont je scrute le souvenir. Les paupières papillotent, l’acuité du regard recouvre peu à peu ses droits. Puis – les huiles rougeoyantes se dissipant dans un même mouvement – l’ombre passe et les murs de ma chambre retrouvent leur nudité première. Je reprends connaissance à Paris, rassemble mes esprits : je ne dors plus sous le flambeau ardent des toiles de Nikolay Krivoshein, dans le salon confortable de mes amis à Riga.

Les facettes emboîtées d’un heureux concours de circonstances m’avaient valu de vivre quelques jours et quelques nuits à l’intérieur d’un rêve de peinture. Que mes hôtes aient pour ami et voisin un artiste dont j’admire le travail, qu’ils aient conclu un marché avec lui pour accrocher chez eux plusieurs de ses toiles, que je sois arrivé précisément au moment où l’idée se concrétisait – enfin, que le canapé accueillant mon repos se situât au pied même de l’installation. L’accrochage achevé, je me retrouvai à faire mon lit juste au-dessous d’un diptyque monumental, comme s’il m’était permis de prendre mes aises de nuit comme de jour dans un musée opportunément désert. L’expérience avait de quoi couper le souffle. Dormir au plus près des pigments carmin d’une telle fantasmagorie cosmique promettait son content de chimères et de songes sous influence.

Не игрушки 1, N. Krivoshein, 2008

Не игрушки 1, N. Krivoshein, 2008

"Не игрушки 3", N. Krivoshein, 2008

Не игрушки 3, N. Krivoshein, 2008

Tout avait commencé dans l’atelier du peintre, à ma descente de l’avion. Un curieux vestige du Montparnasse d’hier dans le Riga d’aujourd’hui – plancher vermoulu craquant sous les combles, réchaud d’un autre âge bravant l’air glacé, fourbi ensorcelant de tableaux et de dessins – le tout figé dans un halo mordoré d’éternelle torpeur. Je m’y revois encore, bercé par les modulations du russe, regardant défiler une multitude d’esquisses préparatoires (synthèse étonnante entre épure asiatique et fulgurances tribales) que l’artiste nous montre, l’oeil pétillant, avec une gourmandise qui n’a d’égale que notre curiosité. Un ouvrier finissant de se changer au terme de je-ne-sais-quelle réparation se mêle de bonne grâce à la conversation, ajoutant sa bonhomie bienveillante à l’humeur générale. Une douce chaleur humaine s’épanouit au milieu des oeuvres dormantes, éclipsant bientôt le relatif inconfort matériel. Le sublime et le trivial cohabitent on ne peut plus sereinement au coeur de cet univers confiné. Pudique, le temps semble refuser de s’écouler. Les sous-titres ont beau me manquer – en dépit des efforts louables de mon acolyte et interprète – c’est un bon film. J’y joue avec une conviction non feinte mon rôle d’invité-surprise, d’amateur d’art venu d’Occident.

60x45, N. Krivoshein, 2012

Warm composition, N. Krivoshein, 2012

Médusé au sein de ce tableau vivant où je semble trouver naturellement mes marques, j’ai l’oeil constamment attiré par le dernier-né du peintre – une toile de taille modeste fraîchement terminée, abandonnée dans un coin. Le masque de bronze traversé de lumière que j’y vois émerger d’un limon laiteux ne cesse de me fasciner, tout comme le petit cube noir d’encre aux contours acérés, fenêtre purement géométrique ouvrant sur un monde infiniment trouble et nébuleux. Sans crier gare, la peinture y prend des airs de sculpture. Le fantôme de Brancusi plane non loin de là. Je me retiens de palper la patine du métal bombé, de plonger la main dans ce bain délicieusement crémeux pour sentir éclater sous mes doigts les bulles onctueuses de ce velouté de texture opalescent.

Velouté de texture. L’expression – curieusement potagère – me trotte encore dans la tête quand je m’arrache à ma contemplation. La première fois que tu te retrouves physiquement en présence d’une œuvre d’art, le face-à-face peut être poignant. Tout le monde sait que les reproductions que tu consultes dans un catalogue ne sont que des spectres. Tu as beau le savoir, le choc n’en est pas moins là – inaltérable. Plongeant le regard dans la toile, ce n’est plus seulement l’agencement des formes qui pouvait te séduire sur la page, mais tout un monde sensuel à la profondeur insoupçonnée qui s’ouvre à toi. L’émotion de la matière est indescriptible. Tu ne regardes plus, tu touches avec les yeux, comme possédé. Ce faisant, n’est-ce pas alors un autre spectre qui s’offre à ta vue ? Non plus celui de l’œuvre même, mais celui de l’artiste à l’œuvre… ? Hypnotisé devant une peinture, en venant même à « m’oublier » au gré de l’immersion, ce sont bien souvent les traces matérielles laissées par la main du peintre qui animent ma rêverie – mouvements brossés, couches successives, reliefs et pâtés protubérants faisant miraculeusement apparaître un ectoplasme du passé, la projection fantasmée d’un rituel de gestes charnels qui vient se superposer à l’oeuvre finie.

La main du peintre, je l’ai justement sous le nez – détachée en surface de ses diverses émanations fantomatiques que je vois habiter le moindre frémissement de matière sur les oeuvres alentour. Elle s’anime un instant dans l’air pour nous présenter une série de quatre toiles aux tonalités métaphysiques et aux dimensions pour le moins intimidantes. Le gigantisme de l’ensemble en impose. Nous imaginons instantanément ces compositions dardant leur flammes au-dessus de nos têtes ; notre choix se portera sur trois d’entre elles. Il fallait que cela ait de la gueule. Cela en aurait ! Reste encore à prendre les peintures à bras le corps, leur faire parcourir les longueurs de trottoir enneigé séparant les deux immeubles, se les trimbaler dans les cages d’escalier, s’improviser commissaires d’exposition de manière à régler l’accrochage au millimètre… Rien de tel que cette débauche de manipulations en tout genre pour éprouver le poids, la présence tangible, la valeur d’incarnation de ces tableaux. Les voilà finalement en place, jetant leur autorité spirituelle sur ce décor si chaleureusement familier, et mon humble lit de fortune de se retrouver subitement sous les feux de l’abstraction conceptuelle ! L’heure du coucher approche à vive allure → L’heure de vérité. 

Не игрушки 4, N. Krivoshein, 2008

Не игрушки 4, N. Krivoshein, 2008

Un brin intimidé, je me glisse donc sous ce paysage mental en fusion, sans perdre non plus de l’oeil, sur le mur adjacent, les arrondis amibiens bleutés de la troisième pièce de la série, séparée de ses soeurs par la force des choses. Dominé par les huiles, je discerne dans le voyage spirituel auquel elles invitent une sorte de récit cosmogonique, parcours stylisé entre formes nettes et opaques reliant la froideur glacée du cosmos (à ma gauche) à la chaleur organique de l’humain (à ma droite), sans oublier le souffle de vie embryonnaire (de l’autre côté). La question de la place de l’oreiller se pose subrepticement selon des termes singuliers. D’instinct, je m’installe aussitôt les pieds dans le cosmos, la tête dans l’humain  – me disant après-coup que quiconque s’étant rêvé astronaute dans l’enfance aurait sans doute fait l’inverse : les pieds dans l’humain, la tête dans les étoiles… Je caresse un instant l’alternative, mais non, le premier élan était le bon : je suis issu du néant, avec l’humanité comme horizon primordial.

Je ferme les yeux, commence à dériver mollement. La conscience se désolidarise du corps, flotte déjà quelque part ailleurs. Les aplats de peinture persistent, leur texture irradie dans l’obscurité. Mon imagination, rendue déjà hautement inflammable par l’émotion des retrouvailles, s’embrase littéralement. Je suis une flaque argentée, un bain de mercure liquide vacillant sous les astres rouges. Un petit lac encaissé entre les flancs d’une montagne gigantesque, à la surface duquel miroitent des geysers de lave. Je suis dans l’oeil du cyclone, providentiellement au calme, préservé des tempêtes cosmiques qui font rage tout autour. Je traverse d’infinies étendues glacées, kaléidoscope palpitant au rythme du magma originel. Je suis chaque molécule s’égrainant lentement dans l’atmosphère – souple coulée ardente,  goutte à goutte entêtant qui me vide de ma substance. Au matin, je ne suis plus rien. Je relève la tête. Les tableaux me toisent, silencieux – l’air de rien.

Vernissage rue Dzirnavu !

Vernissage rue Dzirnavu !

A la lumière du jour, le souvenir psychédélique s’évanouit, les huiles ont sagement réinvesti leur cadre. Elles n’en dominent pas moins hiératiquement l’espace du salon, mais leur pouvoir reste latent, comme « en veille ». Si au musée, le tête-à-tête impromptu avec une oeuvre d’art peut parfois te laisser l’impression – quand la rencontre au détour d’une allée s’est faite foudroyante – d’une étreinte enflammée, l’expérience de la cohabitation s’apparente, elle, davantage à un mariage. Sans limitation dans le temps, tu ne cherches plus à tirer le maximum d’un instant qui te sera bientôt retiré. Tu sais que l’oeuvre ne disparaîtra pas de sitôt. Tu prends ton café devant, tu bouquines à côté, tu vis avec. Tu peux même lui parler, si cela te chante ! Sa substance grandit dans les replis de ton cortex. Les minutes n’étant plus comptées, tu vaques à tes occupations, intègres mentalement sa présence comme quelque chose de naturel et familier… jusqu’à ce que tes yeux retombent dessus et que la rencontre se réinitialise au gré de tes déambulations. Un rythme langoureux s’installe dans la durée entre elle et toi, ponctué par l’incessant va-et-vient du regard.

En quatre jours et quatre nuits, difficile d’estimer le mariage célébré et dûment consommé. On parlera plus modestement pour moi d’une aventure – une aventure pas forcément sans lendemain. On se reverra, j’en mettrais ma main à couper. Entre-temps, ne reste plus qu’à me replonger dans le petit film réalisé par l’ami Artur Nurbegian, qui a su rendre justice à ce que la rencontre avec une telle matière picturale pouvait avoir d’immersif et de transcendant. Les mouvements de caméra soyeux me renvoient un reflet des sensations éprouvées alors, me rappelant qu’au-delà de leur texture, ce que j’ai effleuré du bout des doigts en partageant le quotidien de ces toiles – me fondant dans le rythme lent qu’elles inspirent, les laissant progressivement entrer en résonance avec mon horloge interne – n’était rien moins que la matière du temps.

http://www.saatchionline.com/Nikolay_Krivoshein

Tagué , , ,

Lettre de nulle part (Exotica)

Quand tu m’en parlais au café, je sentais bien que ce film t’avait laissé un souvenir indélébile. Ce qui ne me surprend pas, car si tu n’arbores pas comme d’autres la mémoire d’éléphant en blason, je te sais parfaitement capable de porter durablement en toi tout ce qui t’a profondément touchée. Des flashs que j’imagine sélectifs, mais particulièrement prégnants. Après ton départ, l’évocation que tu m’en avais faite m’était restée, se mêlant dans l’absence à tes propres impressions de voyage. Rien ne me parut alors plus urgent que de m’y plonger à mon tour. Ce film beau à pleurer, existentiel en diable, a en effet tout pour nous parler, à toi et à moi – et ce, à plus d’un titre – sans même compter ta récente expérience du désert.

The Sheltering sky / Un thé au Sahara (Bernardo Bertolucci)

Je me souvenais pour ma part être tombé par hasard à la télé, il y a peut-être 15 ou 20 ans, sur une scène du film. Ça m’est revenu l’autre nuit, dès l’amorce de la première séquence. À l’époque, je n’avais pas la moindre idée de ce que cela pouvait bien être. John Malkovich se laissait entraîner sous la tente d’une prostituée arabe, la nonchalance magnétique de l’intrus laissant vaguement augurer du pire. Il y avait une tension incroyable dans leur jeu de regards, et quelque chose de funeste dans la fuite en avant du protagoniste, dans sa manière de se livrer sans états d’âme à l’inconnu(e). Une sorte de kamikaze de l’univers sensuel… Leur corps-à-corps, torride et bref, se changeait vite en jeu de mains autour du portefeuille de l’occidental, lequel évitait de se le faire piquer, éveillant soudain les foudres de ses hôtes. L’envoûtement lascif cédait abruptement la place à une hostilité mesquine et vengeresse. Il était pris en chasse. Ce qui m’avait marqué, c’était l’excitation perverse peinte sur le visage du comédien au moment où il fuyait.

Les amants maudits en guise de timbre-poste

Il avait l’air vraiment ravi de s’être fourré dans ce mauvais pas ! Un dandy blasé émoustillé par le fait de frôler la mort. Je m’étais arrêté là. Je ne savais toujours pas de quel film il s’agissait, mais je devinais, vu l’élégance de sa facture, que ça n’avait finalement rien à voir avec un porno soft dans lequel Malkovich se serait bassement compromis à cachetonner. Je m’étais promis de le voir depuis le début… promesse tenue seulement deux décennies plus tard grâce à ta mémoire et ton bon conseil.

Je reprenais donc les choses enfin dans l’ordre. L’incident avec la prostituée n’était qu’un bref épisode dans la lente évaporation de l’énergie vitale du couple d’occidentaux, chacun renvoyé à l’effilochage existentiel de sa trajectoire solitaire sous le soleil saharien…

A l’orée du dernier tiers, tandis que je les regardais à nouveau réunis, mais cette fois dans l’urgence des heures comptées, une réplique en particulier m’a remué les tripes.

Lui était en train d’agoniser dans une pièce vétuste inondée de soleil – délirant, fiévreux. Moi-même à moitié dans les vapes, j’étais ébloui par le rai de lumière tombant sur sa couche. Elle – prise d’un fol espoir, croyant à tort à un regain de vie de sa part – se trouvait un second souffle, lui disait qu’elle avait cru devenir cinglée à le voir si loin, si inatteignable.

L’espace d’une fraction de seconde, j’ai perdu le fil de ce qu’elle lui racontait. Mon regard vacillant s’est accroché au sous-titre suivant, simple ligne gravée sur l’écran cristallisant la détresse de la jeune femme :

Personne à qui parler.

J’en ai frissonné. L’expression nue du manque absolu. Personne à qui parler. Au moindre flottement dans nos liens essentiels, une sensation de vide glacé, de retour à la solitude originelle. Une signification supérieure est parfois donnée aux convergences élémentaires entre deux êtres. Comme si seule une relation hors du commun faisait toucher l’essence des choses, leur caractère unique, viscéral, irremplaçable – mais que si nous n’y prenions pas garde, cela pouvait nous être retiré aussi mystérieusement que cela avait surgi.

J’ai dû mettre la lecture sur « pause ».

J’ai relevé les yeux vers l’écran. Sur l’image fixe, ceux de Malkovich étaient toujours révulsés par la fièvre. Éprouvé par une violente crise d’asthme, je m’entendais ronronner entre deux quintes de toux. Toutes proportions gardées, une curieuse empathie m’attachait à son agonie.

Pour lui, la fièvre et la mort au bout du chemin… Le couple en perte de vitesse avait pourtant cru trouver un nouvel élan dans l’excursion et l’exotisme. Un peu comme dans Voyage en Italie de Roberto Rossellini. En définitive, le renouveau tant désiré ne concernera que la femme – et seulement à la mort de l’homme. C’est de cela que tu m’avais parlé : de l’odyssée à travers le désert du personnage féminin incarné par Debra Winger. Une femme vidée par le deuil, qui – précisément parce qu’elle n’est plus alors qu’une coquille vide – s’emplit enfin de la sève de ce qui l’entoure. Une quinzaine de minutes quasiment muettes, à la fois âpres et extatiques, où la protagoniste entre véritablement dans l’essence du paysage – dans un rythme absolument neuf. Elle a bien une aventure avec son ravisseur touareg, mais j’avais alors la sensation que ce n’était plus avec un homme qu’elle faisait l’amour, mais avec le désert même. Là où l’infidélité de son compagnon n’évoquait qu’une fuite éperdue vers la mort, sa liaison à elle transpire la renaissance métaphysique, l’instinct de vie. L’oubli de soi pour se retrouver enfin une et entière. Une forme de détachement préalable avant de recoller les morceaux selon une nouvelle configuration.

Au bord du gouffre, l’immensité du désert…

On l’avait déjà évoqué ensemble, l’exotisme, l’émotion issue du dépaysement, de la plongée dans une autre culture, sont un terrain particulièrement miné au cinéma. Le cliché, la carte postale, menacent toujours plus ou moins. Il est pourtant bien des voyages que l’on fait par procuration. Des expériences que l’on vit par le truchement du récit captivant d’un tiers. Et captivé, je l’étais bel et bien en écoutant tes propres impressions de voyage. Comme au cinéma, tiens ! Sauf que je ne visualisais vraiment ni paysages ni visages exotiques. Si tu ramenais indéniablement un morceau de désert avec toi, ce n’étaient pas les dunes que je voyais, mais le bouleversement intérieur que celles-ci avaient soulevé. Je ne faisais que m’identifier au trouble soyeux qui s’était emparé de toi.

C’est peut-être justement parce qu’il peut tout montrer, que le cinéma court paradoxalement le risque de rester à l’extérieur, à la surface. Bertolucci l’a parfaitement saisi en tournant The Sheltering sky : l’essence prégnante du décor n’existe que si la mise en scène épouse le point de vue des personnages qu’il transforme. T’en souviens-tu ? Le tout premier dialogue du film soulevait déjà la question de la nuance entre voyage et tourisme. Pour le personnage interprété par Malkovich, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute : le touriste sait quand il revient, le voyageur ne prévoit pas de retour. Cela sonne rétrospectivement comme un manifeste esthétique – un cinéma voyageur  plutôt que touriste - et d’une certaine manière, comme le programme même du film : mettre en images le récit d’un voyage absolument sans retour.

Toi, en revanche, tu es revenue – et c’est tant mieux.

Tagué , , , , , ,

Des plans sur la comète

Le passage d’une comète rouge dans le ciel anime tous les premiers chapitres de A Clash of Kings, deuxième tome de la saga de fantasy moderne A Song of Ice and Fire* de George R.R. Martin. Belle trouvaille narrative qui tombe à point nommé pour relancer un récit extraordinairement touffu, éclaté en de multiples ramifications, en donnant une unité d’horizon à ses diverses arborescences. Observable à l’identique de quelque endroit que l’on se trouve,  la course de l’astre vient, en effet, relier ensemble les divers points de vue géographiquement éparpillés d’une histoire se déployant sur pas moins de deux vastes continents imaginaires – et offrir par ce biais un point de fuite partagé par l’ensemble des paysages…

Un même horizon pour tout le monde

Tous les acteurs de l’épopée – aussi éloignés soient-ils les uns des autres – se retrouvent-ils donc opportunément, levant la tête, à regarder pour une fois la même chose. Le phénomène astronomique s’emploie, l’espace d’une poignée de chapitres, à réunir par ce jeu des regards les pièces d’une large mosaïque de personnages et de peuples disparates. Mais loin d’inspirer un ressenti unanime, la vision recrée aussitôt de l’hétéroclite en déliant les langues des zélotes de tout bord, lesquels s’évertuent à en produire autant de lectures contradictoires… A la lumière du conflit de succession déclaré dans le volume précédent entre les familles proéminentes d’un royaume atomisé (essentiellement les clans Stark, Lannister et Baratheon, tous trois anciennement alliés pour renverser l’antique dynastie Targaryen, qui régnait autrefois sans partage), chaque camp, chaque prétendant au trône y verra donc, bien évidemment, un indéniable signe en sa faveur.

Pluie de signes sens dessus dessous

Pour les Lannister, il s’agit forcément du rouge « Lannister », annonciateur de la victoire de leur maison et de l’avènement de leur dynastie. Pour les Stark, c’est le rouge de la rébellion personnifiée par leur « Jeune Loup » Robb, lequel a fait sécession en s’autoproclamant Roi du Nord. Pour Melisandre d’Asshaï – sorte de Lady Macbeth qui susurre à l’oreille de l’héritier Baratheon – l’assurance que les flammes de son dieu unique ne tarderont plus à balayer les « fausses » croyances des autres prétendants… quand pour les mystiques sauvageons d’au-delà du Mur, cela ne peut vouloir dire qu’une seule chose : le retour des dragons !

La logorrhée interprétative, résolument fantasque, éhontément partisane, n’en finit plus de s’épancher en haut lieu. Et qu’en dit le bon peuple, pris en otage au milieu de ces querelles de pouvoir ? Eh bien, que les dieux ne font que leur envoyer un signe courroucé présageant encore plus de bouleversements et de souffrances. Que la guerre fait rage et qu’elle est là pour durer. On pense à ce que dit Montaigne « sur les prévisions de l’avenir » dans le livre premier de ses Essais. Lui, qui avoue sans ambages qu’il aimerait mieux « régler (ses) affaires par le sort des dés que par ces songes-là », voit surtout dans la débauche d’oracles et d’augures dont l’histoire humaine est friande le désir aveugle de faire dire à la nature exactement ce que l’on endure ou souhaite entendre :

Ce que j’ai reconnu de mes yeux c’est que, dans les troubles publics, les hommes frappés de stupeur par ce qui leur arrive se lancent, comme dans toute superstition, à la recherche dans le ciel des causes et menaces de leur malheur. Et ils sont sur ce terrain si étrangement favorisés de mon temps qu’ils m’ont persuadé que, de même que la divination est un amusement d’esprits subtils et oisifs, ceux qui sont entraînés à cette subtilité qui consiste à donner à des textes des replis et à les dénouer, seraient capables, de même, de trouver dans tous les écrits tout ce qu’ils leur demandent.

Michel de Montaigne, Les Essais, Livre I, Chapitre XI

Montaigne, Grand Mestre de la Citadelle ?

Montant en épingle la ronde abracadabrantesque des prédictions et lectures par trop opportunes (dont on se demande si, comme dans la fable du garçon qui criait au loup, elles ne sont pas là pour noyer dans un charabia tendancieux les rares prophéties « sérieuses » qui, elles, résistent au décryptage), George R.R. Martin penche sensiblement vers les vues de Montaigne. La comète n’est plus alors qu’une page vierge, détachée et impartiale, que les uns et les autres marquent du sceau de leur désir, de leur fantasme ou de leur fatalisme. Et il appartient au lecteur investigateur de démêler les mystères insondables qui sous-tendent ce monde d’avec la vanité des hommes.

Doutes soulevés par la multiplicité de points de vue divergents, incertitude quant à ce qui est de l’ordre du mythe ou de l’histoire, du déterminisme ou du hasard : on est bien là au coeur des problématiques posées en filigrane par l’oeuvre. Car à la différence de la plupart des autres romans épiques et fantastiques, A Song of Ice and Fire se déroule dans un univers en grande partie déserté par la magie, où l’on assiste – en marge de la lutte pour le pouvoir temporel – à une renaissance progressive des forces cosmiques. C’est là un des charmes subtils de l’ouvrage : faire affleurer par touches discrètes le surnaturel sous la surface d’un monde féodal plausible, dont les castes dirigeantes ne croient pas beaucoup plus que vous et moi aux lutins, aux spectres et autres croquemitaines… Le tour de force de l’auteur consistant à nous faire nous passionner pour des intrigues de cour diaboliquement sophistiquées tout en en signifiant l’absurde vacuité au vu de menaces occultes autrement inquiétantes, que l’écrasante majorité des protagonistes, sceptique, choisit pourtant d’ignorer. Le surnaturel a beau avoir sa part dans les fondements de ce monde, son existence fait pour le moins débat. Ce qui fut n’est plus que récit, mille fois ressassé, mille fois travesti. Le passé glorieux se perd dans les brumes miroitantes du songe, l’histoire « attestée » à tel point teintée de croyances mythologiques que le doute quant à la véracité des faits s’insinue sans cesse dans l’esprit des héros comme dans celui du lecteur.

Stark…

De par son caractère polyphonique, le dispositif même des romans attise déjà le soupçon quant à la fiabilité des relations faites des évènements, passés ou présents : une dizaine de personnages « points de vue » se partagent les chapitres de chacun des volumes, et même s’il s’agit, non pas de narrations à la première personne, mais de focalisations externes entrelardées de bribes de pensées intimes, la gigantesque tapisserie médiévale constituée par leur somme reste subjective et lacunaire – chaque pièce du puzzle forcément partiale.

Lannister…

Cette structure particulière embrouille le jeu des sympathies qui s’instaure naturellement entre lecteur et personnages, ce qui a pour effet de suspendre le jugement, loin des catégories binaires du manichéisme. Tout est fait pour souligner qu’en dépit de leurs affiliations les individus sont intrinsèquement complexes, que chacun a ses raisons et que rien n’est jamais simple. Imprévisibilité des issues, valse-hésitation des inclinations, suspension du jugement – tout concourt à dépeindre un monde mouvant, incertain, et à montrer l’histoire véritablement en marche.

Baratheon…

Car l’écheveau des grands desseins vient s’ajouter comme en surimpression à la trame intime des parcours individuels. C’est bien toute une nébuleuse de jeux stratégiques et politiques qui est à l’oeuvre… Dans un monde où les guerres se gagnent volontiers par l’entremise d’échanges de plis secrets ou d’otages précieux – quand ce n’est pas par la grâce soudaine d’une avantageuse alliance matrimoniale ! – la question du protocole, des règles et des lois, devient vite cruciale, surtout quand il s’agit de trouver un moyen habile de les contourner ou de biaiser sans pour autant perdre la face.

Tully…

Toutes les nuances de la diplomatie sont bien invoquées dans ce théâtre des subterfuges. Face à un tel échiquier romanesque, le lecteur ne sait vite plus sur quel pied danser. Il faut dire que la fantasy nous avait peu habitués à mêler considérations pragmatiques ou d’étiquette à la résolution d’intrigues féodales ! On pense encore à Montaigne et au danger qu’il prête à l’heure trouble des pourparlers : « on ne doit pas s’attendre à ce que les gens se fassent confiance les uns aux autres avant que le dernier sceau les y obligeant ne soit apposé ».

Targaryen… Quelle différence, après tout?

De fait, les questions éthiques et tactiques soulevées sont légion, et font le sel des intrigues souterraines que l’on devine sous le niveau de réalité perçu par les personnages. Doit-on respecter un couvre-feu diplomatique au risque de perdre l’effet de surprise ? S’attendre à être traité selon les règles de l’honneur quand on les a soi-même bafouées ? Persévérer à tenir ses serments lorsque ceux-ci s’avèrent contradictoires ? Et comme les êtres hantés par ces interrogations ne sont pas là pour pondre une dissertation, mais pour agir, l’irréparable est vite commis, le pire vite advenu.

Mais davantage que ce qu’il advient à proprement parler, ce qui frappe le plus l’imagination au fil de la saga, c’est la place accordée dans le récit à tout ce qui aurait pu advenir, mais n’advient finalement pas. Rarement fiction aura autant donné la part belle à l’anticipation d’évènements longuement préparés en amont, dont l’accomplissement se trouve in extremis empêché, ou du moins, radicalement altéré. Plus d’une fois les romans nous font croire à une évolution dans une certaine direction, pour en prendre subitement une autre, foncièrement distincte. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les impondérables règnent en maîtres sur cette histoire, dont les acteurs – suprême ironie ! – ne cessent pourtant de vouloir prédire la course du destin. Telle bataille décisive à l’issue attendue sera en fin de compte annulée au dernier moment à cause d’un sordide incident… Telle reconquête triomphale consciencieusement planifiée verra son élan définitivement brisé dès l’heure de ses prémices… Telles retrouvailles ardemment souhaitées, sans cesse repoussées, n’auront finalement pas lieu… Si la tendance à l’acte manqué, au « retombé de soufflé », s’observe bel et bien, elle ne constitue pas non plus un systématisme, tant s’en faut. Ce serait trop simple. La logique propre aux aléas, anarchique par essence, n’entre dans aucun schéma, déjoue tous les pronostics. Cet art de tromper l’attente semble surtout vouloir nous rappeler à tout instant que si les hommes font bien l’histoire, son déroulement leur échappe, par la force des choses.

La Garde de Nuit : usine potentielle de recyclage de héros

Un cas en particulier retient l’attention : à plus d’une reprise, il est proposé en dernier recours à un personnage de premier plan cruellement acculé dans une impasse de « prendre le noir ». Ce qui revient à rejoindre la Garde de Nuit, ordre poussiéreux censé défendre la frontière nord du royaume contre d’hypothétiques menaces tapies au-delà. Une vie de peu, figée dans une attente métaphysique évoquant Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, mais qui offre l’occasion au héros déchu – en l’écartant définitivement de toute prétention sociale – de faire table rase de son passé, de redémarrer de zéro. Chaque fois qu’elle se présente, l’alternative séduit d’autant plus que le compromis semble arranger tout le monde. Il devient alors assez excitant d’imaginer faire peau neuve un personnage que l’on a toujours connu autrement. On attend le reset. Et non… Une accélération chaotique des évènements, et le rêve de recyclage passe aux oubliettes, comme si l’auteur se réservait indéfiniment cette cartouche pour plus tard.                   

Pour le lecteur, ces circonstances largement anticipées donnent matière à d’infinies projections – jusqu’au moment où  l’hypothèse se trouvera en définitive crûment invalidée. D’un point de vue narratif, la perspective qui se profile est souvent alléchante. Elle nous paraît tout aussi probable que souhaitable pour l’intérêt général du récit, et nous nous surprenons à nous impliquer émotionnellement autant que les personnages dans ses préparatifs ou préliminaires annonciateurs. Lorsque la rêverie est brusquement interrompue, qu’un virage à 180 degrés vient déchirer la trame patiemment tissée, c’est comme si l’on redescendait sur Terre – un comble pour le genre médiéval fantastique ! Comme si l’on revoyait a posteriori, à la faveur de ce rude coup d’arrêt, nos ambitions prospectives à la baisse, nos prémonitions d’un oeil ouvertement critique. Le réveil est brutal. Comment ai-je pu croire que cela se passerait aussi facilement ? est-on souvent amené à se dire. C’est bien par quelque chose de cet ordre que tout ça devait fatalement se solder… Ce qu’il advient à la place du fait escompté n’est pas moins satisfaisant pour autant. Cela l’est même généralement davantage, mais sur un autre plan – plus élevé, plus mature, plus mélancolique – car ce que l’écart creusé avec les désirs anticipés nous fait toucher du doigt, c’est précisément la fragilité des destinées humaines, le vertige causé par le foisonnement des possibles et, à l’autre bout du spectre, l’inanité de nos petits arrangements fictionnels face à la marche implacable du monde.

Entre attente trompée et conditionnel passé il n’y a parfois qu’un pas…

Ce qui m’a frappé à la lecture du Détroit de Behring, la passionnante introduction à l’uchronie d’Emmanuel Carrère, c’est justement le rôle primordial que joue la mélancolie dans ce sous-genre méconnu de la science-fiction qui nous livre « une version de l’histoire telle qu’elle n’a pas été, telle qu’elle aurait pu être ». Techniquement parlant, vu qu’elle se situe dans un univers imaginaire sans lien temporel avec le nôtre, la saga de George R.R. Martin n’est bien évidemment pas une uchronie. Mais on sent bien ses thématiques fondamentales transparaître ça et là. Carrère rappelle judicieusement que, d’une certaine manière, « toute forme romanesque effleure l’uchronie », et que le réflexe uchronique est vieux comme Hérode car « se figurer l’état du monde si tel évènement, jugé déterminant, s’était déroulé autrement, est un des exercices les plus naturels et fréquents qu’opère la pensée humaine ». On touche bien au coeur du sujet – le vague à l’âme des virtualités interrompues, avec son cortège de regrets.

Et le rapport se clarifie encore davantage lorsque Carrère évoque plus loin l’influence de la pensée uchronique sur les historiens :

« L’histoire comme justification de ce qui a été, voilà le plus grand danger qui menace l’historien », écrit Theodor Schieder ; et Paul Veyne, qui le cite : « Nul ne sera historien s’il ne sent pas, autour de l’histoire qui s’est réellement produite, une multitude indéfinie d’histoires compossibles, de choses qui pouvaient être autrement. » Le raisonnement uchronique, alors pourrait-il jouer dans le cerveau de l’historien le rôle d’une discrète veilleuse chargée de lui rappeler à tout instant le rôle du hasard, le grouillement périphérique des histoires virtuelles et avortées ?

        Emmanuel Carrère, Le Détroit de Behring, pages 106-107

Car c’est bien ce « grouillement périphérique des histoires virtuelles et avortées » que Martin semble avoir en tête quand il nous fait croire dur comme fer à des développements narratifs qu’il prendra ensuite un malin plaisir à tuer dans l’oeuf. C’est en ce sens qu’il fait véritablement oeuvre d’historien. Réservant un vaste espace aux hésitations du présent, ce qu’il ouvre ainsi – telle une boîte de Pandore – a bien à voir avec ce qu’une amie, linguiste de son état, appellerait le parcours des possibles. Elle aurait du reste parfaitement raison, c’est exactement cela : c’est en laissant préalablement apparaître tout le spectre des possibles que l’auteur donne sa pleine mesure à l’aspect « scandaleux » que peut revêtir pour nous le choix définitif d’une action. Ce même scandale que l’uchronie entend précisément corriger par son artifice rétroactif. Un moyen pour Martin d’irriguer en amont la source même du désir uchronique – celui des personnages comme le nôtre. On pourrait hasarder que dans un roman (de même, d’ailleurs, que dans la vie), le parcours des possibles, avant que le passage à l’acte et le déroulement corollaire des évènements ne finissent par fixer une route unique, fait déjà virtuellement, au conditionnel présent – moyennant les jeux d’anticipation et de rétrospective tissés avec le lecteur – ce que l’uchronie fait au conditionnel passé.

Une terre d’utopie hantée par la tentation uchronique

On pourra toujours arguer qu’un parfum uchronique flottait de toute façon déjà sur l’oeuvre, dans la mesure où l’écrivain s’inspire largement de l’histoire de notre monde (avec une insistance particulière sur la Guerre des Roses en Angleterre et la chute de l’Empire Romain) pour la composition de ses annales imaginaires. Celles-ci figurent en effet une Antiquité et un Moyen-Âge sensiblement différents, truffés de références subtilement décalées à notre histoire, mais là n’est pas l’essentiel. La tension dynamique qui s’instaure – par le parcours des possibles et l’imprévisibilité des issues – entre anticipation et fatalité me paraît autrement éloquente à ce propos. C’est ainsi, selon moi, que le récit apporte des éléments de réponse particulièrement perspicaces aux questions soulevées par l’uchronie, répertoriées comme suit par Emmanuel Carrère :

Qu’est-ce qui est déterminant dans l’histoire des hommes ? Comment ceux-ci se représentent-ils la chaîne de causes et d’effets à quoi elle se résume ? Et justement, l’histoire se résume-t-elle à cela ? A-t-elle un sens, et qui se charge de le faire respecter ? Et si elle en a un, peut-on le détourner ? De quoi se composent nos regrets, comment filent les mailles du tissu de nos vies ?

Emmanuel Carrère, Le Détroit de Behring, page 12

On l’aura compris : il ne s’agit pas dans A Song of Ice and Fire de modifier le passé, mais bien de vivre avec. Et c’est justement en mettant l’emphase sur les virtualités d’un présent sans cesse mouvant – sur tout ce qui aurait pu être et n’a pas été – que s’accroît la douleur de ce qui a été et ne peut plus être modifié. Ce n’est certes pas la moindre des vertus de la saga – par ailleurs haute en couleurs et d’une richesse inouïe – que de savoir donner une traduction romanesque aussi exaltante aux sentiments de déception, de frustration, d’amertume ou de regret. Le brio avec lequel elle orchestre les tâtonnements de l’histoire implique une forme ouverte, résolument angoissante, et c’est à ce prix que nous avons la sensation aiguë d’assister au work in progress de l’histoire en train de se faire. Des plans sur la comète sont bel et bien lancés tous les quatre matins, pour s’effondrer – fatalement.

Pas si compliqué, finalement...

Pas si compliqué, finalement…

* Le Trône de fer, en Français – la série Game of Thrones, diffusée sur la chaîne câblée HBO, en est l’excellente adaptation télévisuelle.

Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La dame de verre

Je savais pas que t’aimais le punk-rock ! m’a lancé un ami en sortant du concert d’Annie Clark – alias St Vincent – qui venait d’électriser la salle de l’Alhambra à Paris avec ses riffs de guitare ravageurs. Eh bien, moi non plus, étais-je tenté de lui rétorquer. Je n’en avais pas la moindre idée ! On se rend vite compte, quand on aime la sensibilité d’un musicien qui nous emmène, l’espace d’éclairs fulgurants, vers des terres que l’on ne soupçonnait pas si accueillantes, que les genres et les étiquettes ne sont pas grand-chose, et que le style, par contre, fait absolument tout.

Porcelaine brisée : image tirée du vidéo-clip de « Cheerleader »

Une tempête d’électricité s’était en effet abattue ce soir-là sur l’Alhambra, mais contrôlée du début à la fin par le doigté féerique et la voix caressante de ce petit bout de femme. Il faut voir avec quelle concentration elle habite presque au ralenti les nappes sonores qu’elle orchestre – silhouette d’obsidienne gracile au bord de l’implosion, qui réveille peu à peu ses instincts en effleurant avec une précision chirurgicale son manche de guitare.

Quel que soit le nombre de décibels, c’est toujours l’élégance qui fait pour moi la différence. Par élégance, je n’entends pas seulement une attitude  – un vernis séduisant qui se contenterait, en l’occurrence, d’enrober avantageusement la violence sous-jacente – mais une conscience esthétique aigüe du tableau d’ensemble : ici, un goût d’orfèvre dans l’organisation de la palette musicale, un sens profond du contraste et de l’équilibre des sons, la parfaite adéquation du moindre contrepoint ou choix harmonique… Une forme de grâce dans la tourmente, où maîtrise et abandon sont les deux faces d’une même pièce – et où, au détour d’une éruption de riffs diablement funky, c’est le spectre de Wendy & Lisa, duo transfuge des grandes heures de Prince and the Revolution, qu’elle en vient même à réveiller…

Loin des orchestrations baroques de sa précédente tournée (suivie virtuellement par vidéos en ligne interposées), le dispositif sur scène offre cette fois aux méandres mélodiques de la belle un écrin miroitant d’une redoutable économie : la pulsation métronomique d’un batteur d’airain (Matthew Johnson) en guise de poumons ; deux claviéristes pour délimiter un cadre souple et ample – le mini moog de la première (Toko Yasuda) déroulant un tapis de basses profondes et élastiques, tandis que les nappes aériennes du second (Daniel Mintseris) ouvrent des cieux ouatés – et basta !

Rien de tel que le dénuement synthétique, et l’alchimie complémentaire créée par ces forces élémentaires qui se partagent le haut et le bas du paysage sonore, pour mettre en valeur le feu intérieur de St Vincent. Celle-ci n’a plus alors qu’à se faufiler entre ciel et terre pour venir hanter avec ses vives touches colorées un décor monochrome sur mesure, lui insufflant ce qu’il faut de vie dans une débauche envoûtante d’influences jazz, punk, progressive rock, folk, glamrock, funk, blues, électro – et j’en passe ! – dont les saveurs expérimentales s’inscrivent spontanément dans la lignée des têtes chercheuses de la pop que sont Kate Bush, Björk, Portishead ou encore Radiohead.

Il y a toujours un peu plus de théâtre, de cinéma – en un mot, de storytelling – dans un concert pop/rock  que dans, mettons (pour parler de ce qui m’est familier), un set de jazz. Si toute performance scénique charrie son lot de projections chimériques dans la tête de l’auditoire, il est peu de dire que la culture rock n’a pas son pareil pour forcer le trait… Il y a bien sûr l’aspect ouvertement narratif des chansons, mais ce n’est pas tout. Par sa présence, son charisme, l’artiste pop met en scène une ébauche de fiction – les bases d’une mythologie plus ou moins subliminale qui semble parfois passionner les fans au moins autant que la musique à proprement parler.

Le storytelling diffus qui se dégage de St Vincent est minimal, mais simple et efficace : avec son visage de porcelaine, sa grâce désuète d’héroïne des années 50-60 (que l’on croirait tout droit sortie de la série Mad Men), l’effet de chacune de ses audaces ou distorsions de guitare saturée semble décuplé, comme si l’on n’attendait pas de tels éclats subversifs de la part d’un être d’allure si frêle et raffinée. Et quand elle fait le saut de l’ange dans le public en plein milieu d’un solo incisif, le geste évoque davantage les démonstrations sublimées de confiance candide que s’échangent les personnages de Trust (1990), le film culte de Hal Hartley, que les bravades de soûlards auxquelles le rock nous a habitués. Et la foule prise de court de porter la jeune femme à travers la salle avec d’infinies précautions – évoquant l’espace d’un instant une curieuse civière humaine qui transporterait la chanteuse jusqu’au bloc opératoire dont il est question dans Surgeon… chanson phare de son dernier album par laquelle elle avait d’ailleurs opportunément ouvert le concert.

Si les concerts de poche ou à emporter de la Blogothèque nous donnent parfois l’illusion trompeuse de connaître presque intimement les musiciens qui s’y produisent – et ce, sans que l’on ait à bouger les fesses de devant son écran d’ordinateur ! – c’était bien la première fois que je la voyais en chair et en os, et que j’étais en mesure d’apprécier pleinement par moi-même le magnétisme tant vanté de sa présence scénique.

Depuis que je suis conscient de son existence, j’ai toujours vu en St Vincent une sorte de Lee Miller photographiée par Man Ray, ou alors la Fleur de verre dont parle Robert Desnos dans le poème qui accompagne le court-métrage du même photographe – L’Étoile de mer. Surface lisse et cassante derrière laquelle se cache encore le feu ardent qui l’a fait naître. Une dame de verre, donc, qui maîtrise la foudre et les arpèges cristallins pour distiller des doses de son étrange miséricorde :

Mais revenons un instant sur ce que me disait cet ami à la sortie du concert, à propos des traces d’énergie punk-rock qu’il décelait chez St Vincent, la rapprochant de ce que faisaient les Pixies en leur temps – ce en quoi il n’a d’ailleurs pas tort. Si je comprends bien son utilité sur le plan de la rébellion, en particulier dans le contexte qui l’a vu émerger en Grande-Bretagne, le mouvement punk en tant que courant musical a toujours été assez éloigné de ma culture comme de mes références. Je m’étais malgré tout vivement intéressé au phénomène à la lecture de l’excellent roman de Jonathan Coe, Bienvenue au club (The Rotter’s club), lequel reliait habilement politique et scène musicale dans sa peinture de l’Angleterre des années 70-80.

Deux vrais mordus !

On y voyait, entre autres choses, deux adolescents mélomanes, Doug et surtout Benjamin, s’éprendre de la tendance progressive représentée par l’École de Canterbury (essentiellement le collectif Hatfield and the North, ainsi que Soft Machine puis Matching Mole, deux groupes animés par Robert Wyatt et flirtant outrageusement avec le jazz) juste avant que la déferlante punk ne vienne, au grand désespoir des deux garçons, balayer d’un revers de main toute cette fine dentelle. On y comprenait en filigrane que face à la brutalité du régime Thatcher, la brutalité contestataire du mouvement punk avait naturellement pris le relais, et que les recherches alambiquées de l’art pour l’Art n’étaient plus vraiment d’actualité dans un pays sinistré et malmené par une répression tous azimuts.

Oui, cette même Margaret Thatcher dont on essaye ces temps-ci de nous vendre, sous forme de biopic suspect, l’admirable ascension dans un monde d’hommes, comme si elle avait fait figure d’icône du féminisme et non pas de première papesse européenne de ce que l’on appelle aujourd’hui poliment la révolution néoconservatrice.

Et St Vincent dans tout ça, me direz-vous ? Il se trouve simplement que, depuis son Texas natal, elle élabore une musique susceptible de réconcilier les deux vieux frères ennemis du rock anglais – de réconcilier énergie punk et sophistication progressive, rage au cœur et musique savante, en immergeant l’auditeur dans une temporalité paradoxale où les trames d’accords mélodieux menacent à tout instant de se déchirer en un spasme enragé, où la pesanteur sourde des basses semble accompagner un lent processus de désintégration… Il y en a eu d’autres avant elle, il y en aura d’autres après elle. Une simple vue de l’esprit  – parfaitement partiale – de ma part, mais la synthèse singulière qu’elle propose m’enchante, et me paraît en tout point exemplaire.

Alors, plutôt que subir sans broncher ce revival absurde autour de la Dame de Fer, on pourra préférer louer les expérimentations sonores autrement éloquentes de la Dame de Verre – et croiser les doigts pour qu’elle s’avère, sur la durée, incassable.

Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Premières fois

Rien de mieux pour commencer à se faire les dents qu’une évocation émue de ces films que les anglo-saxons nomment Coming of age movies – ces récits initiatiques du dépucelage qui nous construisent quand nous avons l’âge du protagoniste, pour ne cesser ensuite de nous coller aux basques comme un souvenir intimement vécu.

Premières bouffées de volupté (Le Souffle au cœur)

Une curieuse ironie veut que je sois né précisément l’année où sortaient coup sur coup deux films qui deviendront plus tard mes favoris du genre : Le Souffle au cœur de Louis Malle et Deep end de Jerzy Skolimowski. Étrange sentiment que d’avoir vu le jour en même temps que ces vibrants jalons de mon adolescence future ! Comme si le sort avait voulu me doter, dès la naissance, d’un kit canaille fait sur mesure… Comment le nourrisson que j’étais alors aurait-il pu s’en douter ? Quand je les revois aujourd’hui, ils me sont toujours aussi proches, comme si le temps n’avait pas de prise sur eux – et donc, du coup, sur moi.

De fait, qu’on les découvre à la puberté ou à un âge plus avancé, ces films, quand ils touchent au but, conservent bien toute la sève de leur pouvoir évocateur, dépassant leur seul contexte pour agir comme une loupe grossissante sur la matrice de nos dépendances sentimentales. Pas besoin, en effet, d’être soi-même puceau pour se sentir concerné au présent par ces chroniques de la défloration, pour la simple raison qu’en tant que peintures éminemment subjectives des premiers émois, elles illustrent plus frontalement, avec les couleurs éclatantes et les contrastes appuyés propres aux découvertes primordiales, la violence du désir, le sentiment d’insécurité face à celui-ci – toutes ces choses que le vernis de la maturité semble atténuer… jusqu’à ce qu’un nouveau séisme nous replonge dans l’épure sensorielle des premières fois ! Car il arrive bien que l’électrochoc amoureux, quand il se fait fulgurant dans nos existences placides, prenne un malin plaisir, sans égard pour nos expériences accumulées, à mimer l’éternel recommencement d’une jouvence perpétuelle. Une vulnérabilité à fleur de peau qui ne nous lâche jamais vraiment. Et l’individu mûr, revenu de tout, de se sentir retomber en adolescence par la seule grâce d’une étreinte passionnée.

Plongée sous-marine dans le fantasme « ophélien » (Deep end)

Cette violence primitive du désir, qui submerge d’autant plus lorsque l’on n’est pas encore armé pour y répondre avec aplomb, Deep end la dépeint avec une vivacité et une acuité rarement égalées. Une énergie brute sourd tout au long du film, au rythme de la valse-hésitation de Mike, son jeune héros pris entre marasme fantasmatique, actes manqués et élans d’audace insensés. En situant l’essentiel de son action dans les bains publics où l’adolescent décroche un premier emploi, Skolimowski trouve un théâtre idéal pour le ballet de regards fascinés et de désirs frustrés qu’il entend mettre en scène. Fascination de clientes mûres en mal d’aventures pour la beauté juvénile de Mike. Fascination de celui-ci  pour le charme vénéneux de Susan, sa collègue plus âgée – personnage de femme émancipée totalement transcendé par l’imaginaire fébrile du garçon, auquel Jane Asher prête son charme solaire, et qui ne cesse de souffler le chaud et le froid sur les ardeurs maladroites de son cadet, rendant électrique et pour le moins imprévisible le moindre rebondissement du récit. Et c’est ainsi toute la moiteur suffocante de ce microcosme londonien qui se trouve bientôt à bouillonner sous le regard de peintre du cinéaste.

Car Skolimowski laisse déjà entrevoir avec ce film l’instinct du peintre qu’il deviendra plus tard (éprouvé par la cruauté de l’industrie cinématographique, il troquera pendant un temps la caméra pour les pinceaux, jusqu’à ce que sa récente participation au Eastern promises de David Cronenberg ne finisse par lui redonner foi dans le 7e art), et surnagent de ce kaléidoscope aux tonalités pop d’innombrables visions éblouissantes qui restent durablement gravées dans la mémoire – des images à la beauté fulgurante que les surréalistes ou les expressionnistes n’auraient pas reniées : la chevelure rousse et l’imper jaune de Susan sur fond de neige immaculée ; les touches de rouge qui envahissent peu à peu le décor verdâtre des bains comme pour annoncer la tragédie imminente ; le rituel masturbatoire d’un Mike fendant l’eau de la piscine déserte pour étreindre pathétiquement la représentation grandeur nature en 2D de sa bien-aimée ; le carton-pâte du poster devenant, l’espace de flashs subliminaux, corps de femme ; la recherche tragi-comique d’un diamant perdu sur une butte enneigée ; les natures mortes de nudité fragmentée venant esquisser dans un silence de mort l’insupportable tiédeur qui enveloppe la réalisation de l’instant tant désiré…

En tant que rites de passage, les Coming of age movies ont généralement pas mal de traits en commun, du point de vue de leur structure dramatique, avec les comédies romantiques : il s’agit souvent pour le protagoniste de surmonter ses inhibitions et de dompter l’impétuosité de ses désirs absolutistes afin d’être accepté par l’autre, et ainsi accéder à un monde davantage normé, qui permettra une relation amoureuse équilibrée et réciproque. Or, force est de le constater, Deep End comme Le Souffle au cœur se distinguent nettement de cette grande tendance : si rite de passage il y a, il y tourne, au mieux, bizarrement, au pire, vraiment mal ! Dans un cas comme dans l’autre, le point d’arrivée du parcours initiatique exclut, sans retour possible, son héros de toute norme socialement partagée, que ce soit par le crime non prémédité (Deep end) ou l’amour incestueux (Le Souffle au cœur). Et c’est justement cette façon de briser le moule d’un programme édifiant – faisant de ce qui n’était censé être qu’une période de transit vers des cieux plus dégagés une expérience définitive dont on ne revient pas – que je trouve si touchante dans ces deux films.

Pulsion de mort qui donne le tournis (Virgin suicides)

Il y a bien quelque chose de vertigineux dans l’idée qu’une première expérience puisse être la dernière, que par la fatalité ou le refus obstiné de grandir, le rite de passage n’ouvre sur rien. L’expression la plus extrême de ce vertige serait peut-être le Virgin suicides de Sofia Coppola, où le doux frémissement des premières fois se mêle à une pulsion de mort, souterraine et souveraine, qui finit par l’emporter. Une sorte d’anti-Coming of age movie, en somme… Mais si Le Souffle au cœur et Deep end semblent bel et bien flirter avec l’impasse des initiations avortées, c’est pour mieux trouver une position intermédiaire, qui tend vers la marge plutôt que le néant.

Marginale, la première fois de Laurent, le héros du Souffle au cœur, l’est sans l’ombre d’un doute, tant la relation fusionnelle avec sa mère brouille les cartes des étapes attendues de son dépucelage. Quand on sait que la maman en question est interprétée par une Léa Massari au sommet de sa beauté, on comprend tout de suite mieux le trouble grandissant de son chouchou de fiston, qui voit en sa génitrice une image sublimée qui n’a rien à envier aux apparitions vaporeuses de Jane Asher dans les bains publics de Londres… Mais là où Deep end était délicieusement pop, Le Souffle au cœur, pour sa part, fleure bon le jazz. Laurent découvre avec une ferveur communicative les premiers enregistrements de Charlie Parker (seul point de désaccord avec sa mère italienne, qui préfère l’opéra – ce qui tiendra lieu de running gag entre eux deux), et c’est comme si le be-bop imprimait sa folle liberté au ton décomplexé du film. Car, loin de proposer une œuvre à charge ou à thèse, Louis Malle prend le pari insensé de faire de cet inceste en particulier – tout en se gardant bien, pour autant, d’en faire l’apologie ou d’en tirer la moindre conclusion globalisante – la chose la plus naturelle au monde.

C’est le brouillage des repères qui semble intéresser avant tout Louis Malle. Un brouillage qui va s’accélérant lorsque, dans la deuxième partie du film, Laurent part en cure thermale en duo avec sa mère, se rapprochant avec elle pour la première fois de ce qui ressemble à l’intimité d’une vie de couple en vacances. On peut bien sûr trouver la situation dérangeante, borderline, mais on est en même temps envahi, en les regardant, par le sentiment que quelque chose de plus essentiel est en train de se jouer. Comme s’il était impossible de catégoriser l’essence même de rapports à ce point privilégiés. Déjà, la dynamique de leur lien nous prend à contrepied : le fils paraît bien plus maître de son univers que la mère. Il faut voir avec quelle maestria – entre tact et insolence – il tient à distance, dans la première partie du film, les avances à peine camouflées de son prêtre confesseur (Michael Lonsdale, dans une des interprétations savoureuses dont il a le secret) et avec quelle détermination il se fait explorateur consciencieux de ses propres terres vierges. En comparaison, la perdition de la mère crève les yeux – débordée par la force de ses sentiments maternels, désorientée dans son existence par trop oisive, abîmée par une liaison avec un amant qui ne la comprend pas et dans laquelle elle ne se retrouve plus.

On se croyait en présence du soufre de l’inceste, on se retrouve en face de deux êtres seuls au monde, qui ont ensemble l’impression de se comprendre mieux que quiconque. Le cœur du film se situe pour moi avant le passage à l’acte à proprement parler, quand Laurent ramasse sa mère à la petite cuiller après qu’elle ait rompu avec son amant, qu’ils ont leur première conversation véritablement adulte, et qu’elle lui lâche dans un éclat de rire :

Tu crois que c’est une conversation normale, ça, entre une mère et son fils ?

La réplique résonne bien au-delà du contexte incestueux, comme une adresse à toutes ces relations insaisissables qu’aucun carcan préexistant n’arrive plus à soumettre. Des relations qui échappent à toute définition. Des relations qu’il faut réinventer, en plein jour ou en secret.

J’aime comment le film lève le voile sur la multiplicité des façons d’aimer, sa manière à la fois tendre et fraîche de mettre en scène une forme supérieure d’intimité, et de sortir des ressorts conventionnels de la psychologie admise. Au lieu d’observer à distance des comportements hors normes et de les situer sociologiquement, on est invité à participer de l’intérieur à la dynamique de la relation et à s’y sentir comme chez soi. Malmenés, les rôles d’usage en viennent même à s’effacer ; comme si on finissait par se ficher comme d’une guigne de savoir qui était le mari, l’amant, le fils, l’ami, et que, les frontières tombant une à une, ne restait plus que l’immédiateté d’une alchimie secrète, d’une empathie sans référent extérieur, et donc débarrassée de tout point de vue moral.

C’est une des vertus premières que je trouve à la fiction : non pas de nous donner des leçons, de nous conforter dans une opinion ou une autre, ou de nous délivrer quelque message que ce soit, mais de nous plonger dans l’expérience humaine la plus singulière, le plus inexplicable, la moins avouable ; et c’est justement parce qu’on ressent celle-ci directement, sans discours plaqué, que l’on a paradoxalement le sentiment à travers elle de toucher du doigt quelque chose d’absolument universel. Une émotion brute et souterraine que l’on est libre de s’approprier et de retraduire à l’infini.

Tagué , , , , , , , , , , , ,
Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.