Premières fois

Rien de mieux pour commencer à se faire les dents qu’une évocation émue de ces films que les anglo-saxons nomment Coming of age movies – ces récits initiatiques du dépucelage qui nous construisent quand nous avons l’âge du protagoniste, pour ne cesser ensuite de nous coller aux basques comme un souvenir intimement vécu.

Premières bouffées de volupté (Le Souffle au cœur)

Une curieuse ironie veut que je sois né précisément l’année où sortaient coup sur coup deux films qui deviendront plus tard mes favoris du genre : Le Souffle au cœur de Louis Malle et Deep end de Jerzy Skolimowski. Étrange sentiment que d’avoir vu le jour en même temps que ces vibrants jalons de mon adolescence future ! Comme si le sort avait voulu me doter, dès la naissance, d’un kit canaille fait sur mesure… Comment le nourrisson que j’étais alors aurait-il pu s’en douter ? Quand je les revois aujourd’hui, ils me sont toujours aussi proches, comme si le temps n’avait pas de prise sur eux – et donc, du coup, sur moi.

De fait, qu’on les découvre à la puberté ou à un âge plus avancé, ces films, quand ils touchent au but, conservent bien toute la sève de leur pouvoir évocateur, dépassant leur seul contexte pour agir comme une loupe grossissante sur la matrice de nos dépendances sentimentales. Pas besoin, en effet, d’être soi-même puceau pour se sentir concerné au présent par ces chroniques de la défloration, pour la simple raison qu’en tant que peintures éminemment subjectives des premiers émois, elles illustrent plus frontalement, avec les couleurs éclatantes et les contrastes appuyés propres aux découvertes primordiales, la violence du désir, le sentiment d’insécurité face à celui-ci – toutes ces choses que le vernis de la maturité semble atténuer… jusqu’à ce qu’un nouveau séisme nous replonge dans l’épure sensorielle des premières fois ! Car il arrive bien que l’électrochoc amoureux, quand il se fait fulgurant dans nos existences placides, prenne un malin plaisir, sans égard pour nos expériences accumulées, à mimer l’éternel recommencement d’une jouvence perpétuelle. Une vulnérabilité à fleur de peau qui ne nous lâche jamais vraiment. Et l’individu mûr, revenu de tout, de se sentir retomber en adolescence par la seule grâce d’une étreinte passionnée.

Plongée sous-marine dans le fantasme « ophélien » (Deep end)

Cette violence primitive du désir, qui submerge d’autant plus lorsque l’on n’est pas encore armé pour y répondre avec aplomb, Deep end la dépeint avec une vivacité et une acuité rarement égalées. Une énergie brute sourd tout au long du film, au rythme de la valse-hésitation de Mike, son jeune héros pris entre marasme fantasmatique, actes manqués et élans d’audace insensés. En situant l’essentiel de son action dans les bains publics où l’adolescent décroche un premier emploi, Skolimowski trouve un théâtre idéal pour le ballet de regards fascinés et de désirs frustrés qu’il entend mettre en scène. Fascination de clientes mûres en mal d’aventures pour la beauté juvénile de Mike. Fascination de celui-ci  pour le charme vénéneux de Susan, sa collègue plus âgée – personnage de femme émancipée totalement transcendé par l’imaginaire fébrile du garçon, auquel Jane Asher prête son charme solaire, et qui ne cesse de souffler le chaud et le froid sur les ardeurs maladroites de son cadet, rendant électrique et pour le moins imprévisible le moindre rebondissement du récit. Et c’est ainsi toute la moiteur suffocante de ce microcosme londonien qui se trouve bientôt à bouillonner sous le regard de peintre du cinéaste.

Car Skolimowski laisse déjà entrevoir avec ce film l’instinct du peintre qu’il deviendra plus tard (éprouvé par la cruauté de l’industrie cinématographique, il troquera pendant un temps la caméra pour les pinceaux, jusqu’à ce que sa récente participation au Eastern promises de David Cronenberg ne finisse par lui redonner foi dans le 7e art), et surnagent de ce kaléidoscope aux tonalités pop d’innombrables visions éblouissantes qui restent durablement gravées dans la mémoire – des images à la beauté fulgurante que les surréalistes ou les expressionnistes n’auraient pas reniées : la chevelure rousse et l’imper jaune de Susan sur fond de neige immaculée ; les touches de rouge qui envahissent peu à peu le décor verdâtre des bains comme pour annoncer la tragédie imminente ; le rituel masturbatoire d’un Mike fendant l’eau de la piscine déserte pour étreindre pathétiquement la représentation grandeur nature en 2D de sa bien-aimée ; le carton-pâte du poster devenant, l’espace de flashs subliminaux, corps de femme ; la recherche tragi-comique d’un diamant perdu sur une butte enneigée ; les natures mortes de nudité fragmentée venant esquisser dans un silence de mort l’insupportable tiédeur qui enveloppe la réalisation de l’instant tant désiré…

En tant que rites de passage, les Coming of age movies ont généralement pas mal de traits en commun, du point de vue de leur structure dramatique, avec les comédies romantiques : il s’agit souvent pour le protagoniste de surmonter ses inhibitions et de dompter l’impétuosité de ses désirs absolutistes afin d’être accepté par l’autre, et ainsi accéder à un monde davantage normé, qui permettra une relation amoureuse équilibrée et réciproque. Or, force est de le constater, Deep End comme Le Souffle au cœur se distinguent nettement de cette grande tendance : si rite de passage il y a, il y tourne, au mieux, bizarrement, au pire, vraiment mal ! Dans un cas comme dans l’autre, le point d’arrivée du parcours initiatique exclut, sans retour possible, son héros de toute norme socialement partagée, que ce soit par le crime non prémédité (Deep end) ou l’amour incestueux (Le Souffle au cœur). Et c’est justement cette façon de briser le moule d’un programme édifiant – faisant de ce qui n’était censé être qu’une période de transit vers des cieux plus dégagés une expérience définitive dont on ne revient pas – que je trouve si touchante dans ces deux films.

Pulsion de mort qui donne le tournis (Virgin suicides)

Il y a bien quelque chose de vertigineux dans l’idée qu’une première expérience puisse être la dernière, que par la fatalité ou le refus obstiné de grandir, le rite de passage n’ouvre sur rien. L’expression la plus extrême de ce vertige serait peut-être le Virgin suicides de Sofia Coppola, où le doux frémissement des premières fois se mêle à une pulsion de mort, souterraine et souveraine, qui finit par l’emporter. Une sorte d’anti-Coming of age movie, en somme… Mais si Le Souffle au cœur et Deep end semblent bel et bien flirter avec l’impasse des initiations avortées, c’est pour mieux trouver une position intermédiaire, qui tend vers la marge plutôt que le néant.

Marginale, la première fois de Laurent, le héros du Souffle au cœur, l’est sans l’ombre d’un doute, tant la relation fusionnelle avec sa mère brouille les cartes des étapes attendues de son dépucelage. Quand on sait que la maman en question est interprétée par une Léa Massari au sommet de sa beauté, on comprend tout de suite mieux le trouble grandissant de son chouchou de fiston, qui voit en sa génitrice une image sublimée qui n’a rien à envier aux apparitions vaporeuses de Jane Asher dans les bains publics de Londres… Mais là où Deep end était délicieusement pop, Le Souffle au cœur, pour sa part, fleure bon le jazz. Laurent découvre avec une ferveur communicative les premiers enregistrements de Charlie Parker (seul point de désaccord avec sa mère italienne, qui préfère l’opéra – ce qui tiendra lieu de running gag entre eux deux), et c’est comme si le be-bop imprimait sa folle liberté au ton décomplexé du film. Car, loin de proposer une œuvre à charge ou à thèse, Louis Malle prend le pari insensé de faire de cet inceste en particulier – tout en se gardant bien, pour autant, d’en faire l’apologie ou d’en tirer la moindre conclusion globalisante – la chose la plus naturelle au monde.

C’est le brouillage des repères qui semble intéresser avant tout Louis Malle. Un brouillage qui va s’accélérant lorsque, dans la deuxième partie du film, Laurent part en cure thermale en duo avec sa mère, se rapprochant avec elle pour la première fois de ce qui ressemble à l’intimité d’une vie de couple en vacances. On peut bien sûr trouver la situation dérangeante, borderline, mais on est en même temps envahi, en les regardant, par le sentiment que quelque chose de plus essentiel est en train de se jouer. Comme s’il était impossible de catégoriser l’essence même de rapports à ce point privilégiés. Déjà, la dynamique de leur lien nous prend à contrepied : le fils paraît bien plus maître de son univers que la mère. Il faut voir avec quelle maestria – entre tact et insolence – il tient à distance, dans la première partie du film, les avances à peine camouflées de son prêtre confesseur (Michael Lonsdale, dans une des interprétations savoureuses dont il a le secret) et avec quelle détermination il se fait explorateur consciencieux de ses propres terres vierges. En comparaison, la perdition de la mère crève les yeux – débordée par la force de ses sentiments maternels, désorientée dans son existence par trop oisive, abîmée par une liaison avec un amant qui ne la comprend pas et dans laquelle elle ne se retrouve plus.

On se croyait en présence du soufre de l’inceste, on se retrouve en face de deux êtres seuls au monde, qui ont ensemble l’impression de se comprendre mieux que quiconque. Le cœur du film se situe pour moi avant le passage à l’acte à proprement parler, quand Laurent ramasse sa mère à la petite cuiller après qu’elle ait rompu avec son amant, qu’ils ont leur première conversation véritablement adulte, et qu’elle lui lâche dans un éclat de rire :

Tu crois que c’est une conversation normale, ça, entre une mère et son fils ?

La réplique résonne bien au-delà du contexte incestueux, comme une adresse à toutes ces relations insaisissables qu’aucun carcan préexistant n’arrive plus à soumettre. Des relations qui échappent à toute définition. Des relations qu’il faut réinventer, en plein jour ou en secret.

J’aime comment le film lève le voile sur la multiplicité des façons d’aimer, sa manière à la fois tendre et fraîche de mettre en scène une forme supérieure d’intimité, et de sortir des ressorts conventionnels de la psychologie admise. Au lieu d’observer à distance des comportements hors normes et de les situer sociologiquement, on est invité à participer de l’intérieur à la dynamique de la relation et à s’y sentir comme chez soi. Malmenés, les rôles d’usage en viennent même à s’effacer ; comme si on finissait par se ficher comme d’une guigne de savoir qui était le mari, l’amant, le fils, l’ami, et que, les frontières tombant une à une, ne restait plus que l’immédiateté d’une alchimie secrète, d’une empathie sans référent extérieur, et donc débarrassée de tout point de vue moral.

C’est une des vertus premières que je trouve à la fiction : non pas de nous donner des leçons, de nous conforter dans une opinion ou une autre, ou de nous délivrer quelque message que ce soit, mais de nous plonger dans l’expérience humaine la plus singulière, le plus inexplicable, la moins avouable ; et c’est justement parce qu’on ressent celle-ci directement, sans discours plaqué, que l’on a paradoxalement le sentiment à travers elle de toucher du doigt quelque chose d’absolument universel. Une émotion brute et souterraine que l’on est libre de s’approprier et de retraduire à l’infini.

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6 réflexions sur “Premières fois

  1. Jean Marie Dupont dit :

    Bravo pour cette analyse subtile et incarnée digne des articles des Cahiers du cinéma de ma jeunesse.Je transmets à mes amis passionnés par le cinéma et…l’écriture
    Jean Marie Dupont ,cinéphile depuis plus d’un demi-siècle

  2. messina dit :

    Beaucoup de finesse et de justesse dans cette analyse… une sensibilité qui nous ramène avec un brin de nostalgie à nos premiers émois amoureux.
    Bien vu, Laurent, tu nous cachais tes talents de plumes, nous attendons tes prochaines critiques avec impatience, à partager sans modération !
    @+
    Marc

    • laranchic dit :

      Merci Marc ! Ravi que mon évocation te parle. Je n’ai pas oublié qu’à l’âge où je commençais à me sentir moi-même titillé par ces premiers émois (dont je ne savais d’ailleurs trop quoi faire, à l’époque), je portais le blanc du kimono de judo et t’avais comme précieux maître-zen !

  3. Olivares dit :

    Michel nous a transmis tes textes…Sans aucune légitimité de jugement….mais avec notre ressenti, nous avons été impressionnés par ton talent d’écriture, tu devrais vraiment con tinuer à écrire…Pourquoi pas quelques nouvelles??? On te lira avec plaisir dans l’avenir, merci Laurent,
    Nicole et Angel,

    • laranchic dit :

      Merci beaucoup pour vos encouragements ! Réaction un peu tardive de ma part, mais bon, vous savez ce que c’est : au lieu de faire simple, on s’imagine qu’on va se fendre d’une réponse « spirituelle », et on se retrouve absurdement à remettre ça à la Saint-Glinglin…
      A bientôt, j’espère.

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