La dame de verre

Je savais pas que t’aimais le punk-rock ! m’a lancé un ami en sortant du concert d’Annie Clark – alias St Vincent – qui venait d’électriser la salle de l’Alhambra à Paris avec ses riffs de guitare ravageurs. Eh bien, moi non plus, étais-je tenté de lui rétorquer. Je n’en avais pas la moindre idée ! On se rend vite compte, quand on aime la sensibilité d’un musicien qui nous emmène, l’espace d’éclairs fulgurants, vers des terres que l’on ne soupçonnait pas si accueillantes, que les genres et les étiquettes ne sont pas grand-chose, et que le style, par contre, fait absolument tout.

Porcelaine brisée : image tirée du vidéo-clip de « Cheerleader »

Une tempête d’électricité s’était en effet abattue ce soir-là sur l’Alhambra, mais contrôlée du début à la fin par le doigté féerique et la voix caressante de ce petit bout de femme. Il faut voir avec quelle concentration elle habite presque au ralenti les nappes sonores qu’elle orchestre – silhouette d’obsidienne gracile au bord de l’implosion, qui réveille peu à peu ses instincts en effleurant avec une précision chirurgicale son manche de guitare.

Quel que soit le nombre de décibels, c’est toujours l’élégance qui fait pour moi la différence. Par élégance, je n’entends pas seulement une attitude  – un vernis séduisant qui se contenterait, en l’occurrence, d’enrober avantageusement la violence sous-jacente – mais une conscience esthétique aigüe du tableau d’ensemble : ici, un goût d’orfèvre dans l’organisation de la palette musicale, un sens profond du contraste et de l’équilibre des sons, la parfaite adéquation du moindre contrepoint ou choix harmonique… Une forme de grâce dans la tourmente, où maîtrise et abandon sont les deux faces d’une même pièce – et où, au détour d’une éruption de riffs diablement funky, c’est le spectre de Wendy & Lisa, duo transfuge des grandes heures de Prince and the Revolution, qu’elle en vient même à réveiller…

Loin des orchestrations baroques de sa précédente tournée (suivie virtuellement par vidéos en ligne interposées), le dispositif sur scène offre cette fois aux méandres mélodiques de la belle un écrin miroitant d’une redoutable économie : la pulsation métronomique d’un batteur d’airain (Matthew Johnson) en guise de poumons ; deux claviéristes pour délimiter un cadre souple et ample – le mini moog de la première (Toko Yasuda) déroulant un tapis de basses profondes et élastiques, tandis que les nappes aériennes du second (Daniel Mintseris) ouvrent des cieux ouatés – et basta !

Rien de tel que le dénuement synthétique, et l’alchimie complémentaire créée par ces forces élémentaires qui se partagent le haut et le bas du paysage sonore, pour mettre en valeur le feu intérieur de St Vincent. Celle-ci n’a plus alors qu’à se faufiler entre ciel et terre pour venir hanter avec ses vives touches colorées un décor monochrome sur mesure, lui insufflant ce qu’il faut de vie dans une débauche envoûtante d’influences jazz, punk, progressive rock, folk, glamrock, funk, blues, électro – et j’en passe ! – dont les saveurs expérimentales s’inscrivent spontanément dans la lignée des têtes chercheuses de la pop que sont Kate Bush, Björk, Portishead ou encore Radiohead.

Il y a toujours un peu plus de théâtre, de cinéma – en un mot, de storytelling – dans un concert pop/rock  que dans, mettons (pour parler de ce qui m’est familier), un set de jazz. Si toute performance scénique charrie son lot de projections chimériques dans la tête de l’auditoire, il est peu de dire que la culture rock n’a pas son pareil pour forcer le trait… Il y a bien sûr l’aspect ouvertement narratif des chansons, mais ce n’est pas tout. Par sa présence, son charisme, l’artiste pop met en scène une ébauche de fiction – les bases d’une mythologie plus ou moins subliminale qui semble parfois passionner les fans au moins autant que la musique à proprement parler.

Le storytelling diffus qui se dégage de St Vincent est minimal, mais simple et efficace : avec son visage de porcelaine, sa grâce désuète d’héroïne des années 50-60 (que l’on croirait tout droit sortie de la série Mad Men), l’effet de chacune de ses audaces ou distorsions de guitare saturée semble décuplé, comme si l’on n’attendait pas de tels éclats subversifs de la part d’un être d’allure si frêle et raffinée. Et quand elle fait le saut de l’ange dans le public en plein milieu d’un solo incisif, le geste évoque davantage les démonstrations sublimées de confiance candide que s’échangent les personnages de Trust (1990), le film culte de Hal Hartley, que les bravades de soûlards auxquelles le rock nous a habitués. Et la foule prise de court de porter la jeune femme à travers la salle avec d’infinies précautions – évoquant l’espace d’un instant une curieuse civière humaine qui transporterait la chanteuse jusqu’au bloc opératoire dont il est question dans Surgeon… chanson phare de son dernier album par laquelle elle avait d’ailleurs opportunément ouvert le concert.

Si les concerts de poche ou à emporter de la Blogothèque nous donnent parfois l’illusion trompeuse de connaître presque intimement les musiciens qui s’y produisent – et ce, sans que l’on ait à bouger les fesses de devant son écran d’ordinateur ! – c’était bien la première fois que je la voyais en chair et en os, et que j’étais en mesure d’apprécier pleinement par moi-même le magnétisme tant vanté de sa présence scénique.

Depuis que je suis conscient de son existence, j’ai toujours vu en St Vincent une sorte de Lee Miller photographiée par Man Ray, ou alors la Fleur de verre dont parle Robert Desnos dans le poème qui accompagne le court-métrage du même photographe – L’Étoile de mer. Surface lisse et cassante derrière laquelle se cache encore le feu ardent qui l’a fait naître. Une dame de verre, donc, qui maîtrise la foudre et les arpèges cristallins pour distiller des doses de son étrange miséricorde :

Mais revenons un instant sur ce que me disait cet ami à la sortie du concert, à propos des traces d’énergie punk-rock qu’il décelait chez St Vincent, la rapprochant de ce que faisaient les Pixies en leur temps – ce en quoi il n’a d’ailleurs pas tort. Si je comprends bien son utilité sur le plan de la rébellion, en particulier dans le contexte qui l’a vu émerger en Grande-Bretagne, le mouvement punk en tant que courant musical a toujours été assez éloigné de ma culture comme de mes références. Je m’étais malgré tout vivement intéressé au phénomène à la lecture de l’excellent roman de Jonathan Coe, Bienvenue au club (The Rotter’s club), lequel reliait habilement politique et scène musicale dans sa peinture de l’Angleterre des années 70-80.

Deux vrais mordus !

On y voyait, entre autres choses, deux adolescents mélomanes, Doug et surtout Benjamin, s’éprendre de la tendance progressive représentée par l’École de Canterbury (essentiellement le collectif Hatfield and the North, ainsi que Soft Machine puis Matching Mole, deux groupes animés par Robert Wyatt et flirtant outrageusement avec le jazz) juste avant que la déferlante punk ne vienne, au grand désespoir des deux garçons, balayer d’un revers de main toute cette fine dentelle. On y comprenait en filigrane que face à la brutalité du régime Thatcher, la brutalité contestataire du mouvement punk avait naturellement pris le relais, et que les recherches alambiquées de l’art pour l’Art n’étaient plus vraiment d’actualité dans un pays sinistré et malmené par une répression tous azimuts.

Oui, cette même Margaret Thatcher dont on essaye ces temps-ci de nous vendre, sous forme de biopic suspect, l’admirable ascension dans un monde d’hommes, comme si elle avait fait figure d’icône du féminisme et non pas de première papesse européenne de ce que l’on appelle aujourd’hui poliment la révolution néoconservatrice.

Et St Vincent dans tout ça, me direz-vous ? Il se trouve simplement que, depuis son Texas natal, elle élabore une musique susceptible de réconcilier les deux vieux frères ennemis du rock anglais – de réconcilier énergie punk et sophistication progressive, rage au cœur et musique savante, en immergeant l’auditeur dans une temporalité paradoxale où les trames d’accords mélodieux menacent à tout instant de se déchirer en un spasme enragé, où la pesanteur sourde des basses semble accompagner un lent processus de désintégration… Il y en a eu d’autres avant elle, il y en aura d’autres après elle. Une simple vue de l’esprit  – parfaitement partiale – de ma part, mais la synthèse singulière qu’elle propose m’enchante, et me paraît en tout point exemplaire.

Alors, plutôt que subir sans broncher ce revival absurde autour de la Dame de Fer, on pourra préférer louer les expérimentations sonores autrement éloquentes de la Dame de Verre – et croiser les doigts pour qu’elle s’avère, sur la durée, incassable.

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