Lettre de nulle part (Exotica)

Quand tu m’en parlais au café, je sentais bien que ce film t’avait laissé un souvenir indélébile. Ce qui ne me surprend pas, car si tu n’arbores pas comme d’autres la mémoire d’éléphant en blason, je te sais parfaitement capable de porter durablement en toi tout ce qui t’a profondément touchée. Des flashs que j’imagine sélectifs, mais particulièrement prégnants. Après ton départ, l’évocation que tu m’en avais faite m’était restée, se mêlant dans l’absence à tes propres impressions de voyage. Rien ne me parut alors plus urgent que de m’y plonger à mon tour. Ce film beau à pleurer, existentiel en diable, a en effet tout pour nous parler, à toi et à moi – et ce, à plus d’un titre – sans même compter ta récente expérience du désert.

The Sheltering sky / Un thé au Sahara (Bernardo Bertolucci)

Je me souvenais pour ma part être tombé par hasard à la télé, il y a peut-être 15 ou 20 ans, sur une scène du film. Ça m’est revenu l’autre nuit, dès l’amorce de la première séquence. À l’époque, je n’avais pas la moindre idée de ce que cela pouvait bien être. John Malkovich se laissait entraîner sous la tente d’une prostituée arabe, la nonchalance magnétique de l’intrus laissant vaguement augurer du pire. Il y avait une tension incroyable dans leur jeu de regards, et quelque chose de funeste dans la fuite en avant du protagoniste, dans sa manière de se livrer sans états d’âme à l’inconnu(e). Une sorte de kamikaze de l’univers sensuel… Leur corps-à-corps, torride et bref, se changeait vite en jeu de mains autour du portefeuille de l’occidental, lequel évitait de se le faire piquer, éveillant soudain les foudres de ses hôtes. L’envoûtement lascif cédait abruptement la place à une hostilité mesquine et vengeresse. Il était pris en chasse. Ce qui m’avait marqué, c’était l’excitation perverse peinte sur le visage du comédien au moment où il fuyait.

Les amants maudits en guise de timbre-poste

Il avait l’air vraiment ravi de s’être fourré dans ce mauvais pas ! Un dandy blasé émoustillé par le fait de frôler la mort. Je m’étais arrêté là. Je ne savais toujours pas de quel film il s’agissait, mais je devinais, vu l’élégance de sa facture, que ça n’avait finalement rien à voir avec un porno soft dans lequel Malkovich se serait bassement compromis à cachetonner. Je m’étais promis de le voir depuis le début… promesse tenue seulement deux décennies plus tard grâce à ta mémoire et ton bon conseil.

Je reprenais donc les choses enfin dans l’ordre. L’incident avec la prostituée n’était qu’un bref épisode dans la lente évaporation de l’énergie vitale du couple d’occidentaux, chacun renvoyé à l’effilochage existentiel de sa trajectoire solitaire sous le soleil saharien…

A l’orée du dernier tiers, tandis que je les regardais à nouveau réunis, mais cette fois dans l’urgence des heures comptées, une réplique en particulier m’a remué les tripes.

Lui était en train d’agoniser dans une pièce vétuste inondée de soleil – délirant, fiévreux. Moi-même à moitié dans les vapes, j’étais ébloui par le rai de lumière tombant sur sa couche. Elle – prise d’un fol espoir, croyant à tort à un regain de vie de sa part – se trouvait un second souffle, lui disait qu’elle avait cru devenir cinglée à le voir si loin, si inatteignable.

L’espace d’une fraction de seconde, j’ai perdu le fil de ce qu’elle lui racontait. Mon regard vacillant s’est accroché au sous-titre suivant, simple ligne gravée sur l’écran cristallisant la détresse de la jeune femme :

Personne à qui parler.

J’en ai frissonné. L’expression nue du manque absolu. Personne à qui parler. Au moindre flottement dans nos liens essentiels, une sensation de vide glacé, de retour à la solitude originelle. Une signification supérieure est parfois donnée aux convergences élémentaires entre deux êtres. Comme si seule une relation hors du commun faisait toucher l’essence des choses, leur caractère unique, viscéral, irremplaçable – mais que si nous n’y prenions pas garde, cela pouvait nous être retiré aussi mystérieusement que cela avait surgi.

J’ai dû mettre la lecture sur « pause ».

J’ai relevé les yeux vers l’écran. Sur l’image fixe, ceux de Malkovich étaient toujours révulsés par la fièvre. Éprouvé par une violente crise d’asthme, je m’entendais ronronner entre deux quintes de toux. Toutes proportions gardées, une curieuse empathie m’attachait à son agonie.

Pour lui, la fièvre et la mort au bout du chemin… Le couple en perte de vitesse avait pourtant cru trouver un nouvel élan dans l’excursion et l’exotisme. Un peu comme dans Voyage en Italie de Roberto Rossellini. En définitive, le renouveau tant désiré ne concernera que la femme – et seulement à la mort de l’homme. C’est de cela que tu m’avais parlé : de l’odyssée à travers le désert du personnage féminin incarné par Debra Winger. Une femme vidée par le deuil, qui – précisément parce qu’elle n’est plus alors qu’une coquille vide – s’emplit enfin de la sève de ce qui l’entoure. Une quinzaine de minutes quasiment muettes, à la fois âpres et extatiques, où la protagoniste entre véritablement dans l’essence du paysage – dans un rythme absolument neuf. Elle a bien une aventure avec son ravisseur touareg, mais j’avais alors la sensation que ce n’était plus avec un homme qu’elle faisait l’amour, mais avec le désert même. Là où l’infidélité de son compagnon n’évoquait qu’une fuite éperdue vers la mort, sa liaison à elle transpire la renaissance métaphysique, l’instinct de vie. L’oubli de soi pour se retrouver enfin une et entière. Une forme de détachement préalable avant de recoller les morceaux selon une nouvelle configuration.

Au bord du gouffre, l’immensité du désert…

On l’avait déjà évoqué ensemble, l’exotisme, l’émotion issue du dépaysement, de la plongée dans une autre culture, sont un terrain particulièrement miné au cinéma. Le cliché, la carte postale, menacent toujours plus ou moins. Il est pourtant bien des voyages que l’on fait par procuration. Des expériences que l’on vit par le truchement du récit captivant d’un tiers. Et captivé, je l’étais bel et bien en écoutant tes propres impressions de voyage. Comme au cinéma, tiens ! Sauf que je ne visualisais vraiment ni paysages ni visages exotiques. Si tu ramenais indéniablement un morceau de désert avec toi, ce n’étaient pas les dunes que je voyais, mais le bouleversement intérieur que celles-ci avaient soulevé. Je ne faisais que m’identifier au trouble soyeux qui s’était emparé de toi.

C’est peut-être justement parce qu’il peut tout montrer, que le cinéma court paradoxalement le risque de rester à l’extérieur, à la surface. Bertolucci l’a parfaitement saisi en tournant The Sheltering sky : l’essence prégnante du décor n’existe que si la mise en scène épouse le point de vue des personnages qu’il transforme. T’en souviens-tu ? Le tout premier dialogue du film soulevait déjà la question de la nuance entre voyage et tourisme. Pour le personnage interprété par Malkovich, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute : le touriste sait quand il revient, le voyageur ne prévoit pas de retour. Cela sonne rétrospectivement comme un manifeste esthétique – un cinéma voyageur  plutôt que touriste  et d’une certaine manière, comme le programme même du film : mettre en images le récit d’un voyage absolument sans retour.

Toi, en revanche, tu es revenue – et c’est tant mieux.

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2 réflexions sur “Lettre de nulle part (Exotica)

  1. Marie dit :

    Merci pour la découverte de ce film de Bertolucci, et votre analyse. Lisez-vous aussi Age of throne ? Je suis tombée (comme la comète) sur votre page alors que je préparais l’analyse d’un texte de Montaigne, en passant par l’exposition de la BNF « ciel et terre ». Il y a des chemins sur le net qu’il fait bon prendre par ces après-midi brumeuses, et qui débouchent sur des paysages intérieurs.

    • laranchic dit :

      Merci beaucoup pour votre commentaire, Marie. Vous me faites particulièrement plaisir en me racontant comment vous êtes tombée par hasard sur mes textes : c’est exactement à cela qu’ils aspirent – à figurer des oasis-surprises que j’espère stimulants pour qui arpente les déserts du virtuel.

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