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Absolute Beginners

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J’ai quinze ans. Premier disque de jazz que j’écoute de bout en bout sans rien faire d’autre. Seul.

Tu as beau avoir pour père un musicien amateur éclairé, éclairant, qui joue pour le plaisir ; t’être réveillé toute ton enfance au son plein de son piano accrochant obsessionnellement les notes de tel ou tel standard de jazz, tournant autour à la façon d’un derviche tourneur ; t’être vu trimbalé en famille de festival en festival, grappillant de ci de là des choses qui te plaisent du haut des arènes de Nice aux côtes néerlandaises de la mer du Nord – rien en musique n’est encore tout à fait tien tant que tu ne t’aventures pas en eau trouble en cavalier seul.

Loin des regards, les yeux fermés. Droit vers l’inconnu, sans filet.

Bref, se dire maintenant c’est du sérieux sans en croire vraiment un mot. Faire main basse sur un album consistant et s’en approprier la sève ni vu ni connu. Se la jouer espion pour rire sous cape.

La nuit tombante j’embarque le vinyle dans le bureau de mon père et le monte dans ma chambre. Le saphir creuse le sillon. Je m’allonge sur le dos, toutes lumières éteintes, porte-fenêtre grande ouverte. Les premières mesures de Sea Glass résonnent. Lente ouverture liquide, surface d’eau miroitante que seul le souffle du sax vient rider. L’air du soir d’été se mêle à la musique. Elle m’emporte pour un trip au rythme endiablé. Syzygy. Aujourd’hui encore chaque étape du voyage est à sa place. L’intro échevelée au sax me donne des palpitations. Se dessine ensuite un horizon incroyablement clair. Dégagé. Ligne de basse, ligne de crête ; cet ostinato à la contrebasse qui me colle à la peau. Obstinés les doigts pincés sur les cordes alors que tout le reste alentour virevolte.

Une assise pour méditer.

Le piano déroule, déroule ses circonvolutions. Chevauche l’air de rien le galop minutieusement aérien des cymbales, passe progressivement du semi-détaché fredonnant à une intensité plus sourde. Curiosité de l’époque, la plainte synthétique de l’EWI se fait soudain entendre. Ah, ce bon vieil EWI ! Prototype de mini sax électronique dont Michael Brecker, requin de studio attiré par le son, était devenu par contrat l’expérimentateur attitré. L’imaginer soudain en combinaison bleu clair de la NASA, jouant le rôle de jazzman du futur dans un nanar de science-fiction déjà démodé, déjà périmé à peine sorti sur les écrans. Le timbre du joujou cosmique pousse aujourd’hui davantage à sourire qu’à la sidération. Mais le souffle est toujours là, rageur, euphorique.

Chaque instrument me transperce à tour de rôle. Jusqu’au nirvana, quand débute le solo de guitare sur coussins d’air. Fluide, doux, éthéré ; le moment que je me mettrai ensuite à attendre en connaissance de cause, bouffée d’oxygène sans cesse repoussée par le maelstrom qui la précède. Les doigts lestes de Pat Metheny, jeune sage sur sa montagne. « Patou » pour les intimes. Brésil au cœur, sourire éternellement épanoui. Guitar hero cool de mon enfance tranquillement hippie, gentiment libertaire.

Calme dans la tempête je suis sur un nuage. Peut-être un peu déjà sur la Route.

Je pique un somme. Il y a la musique qu’on écoute. La musique qu’on se rejoue dans la tête. Puis, la musique qu’on rêve. Autant d’alternate takes d’un même thème, en suivant la logique éprouvée du plus intime des téléphones arabes.

Le silence revenu. Je suis fourbu, comblé, ouvrant les yeux sur un monde vivifié.

Un peu comme après ces grands films inattendus qu’on découvre par hasard un soir de désœuvrement, seul au cinéma. Sans témoins. On sort de la salle en silence, larme de joie rivée au coin de l’œil, lèvre frémissante mais bouche close. A-t-on rêvé ? Personne ni pour l’infirmer ni pour le confirmer. Personne à qui confier son émoi. Seul l’univers entier pour nous écouter, ou nous ressentir. On retient en soi l’essence d’une beauté neuve, on en garde soigneusement le secret.

Un certain temps.

Le secret de ma traversée musicale en solitaire je l’évente assez vite. Trop lourd à porter pour un seul ado. Je convie frère et cousin à me suivre dans ce périple immobile. Ils seront mes acolytes pour un cérémonial identique, quoique élargi. Procession concertée où les solitudes émerveillées seront le plus naturellement du monde partagées. Un autre soir du même été enchanté, nous nous esquivons de concert après souper, disque et crèmes caramel sous le manteau.

Je n’apprenais rien à mon grand frère, il suivait dans son coin un parcours parallèle au mien, avec quelques longueurs d’avance. C’est peut-être à partir de ce moment qu’on s’est mis à davantage écouter de choses ensemble. Et à en parler. Pour le cousin, en revanche, le jazz était encore une terre vierge à défricher, à déchiffrer ; un nouveau continent à découvrir. À peine venait-on de le traîner avec nous, un peu plus tôt dans l’année, à son premier concert de cette musique. Je me souviens de la mine sceptique qu’il affichait avant que ça commence – lui grand amateur de performeurs pop fabuleusement glamour et iconiques tels Prince ou Madonna – les yeux fixés sur le théâtre des opérations : gymnase relativement pouilleux, transformé à la hâte en salle de spectacle pour recevoir rien moins que le légendaire Sonny Rollins. On était loin des tentures bigarrées et du dress code « Peach & Black » des concerts son et lumière de Prince période Sign o’ the Time… Il devait nous attendre au tournant, le cousin, nous autres de la fratrie des snobinards, prêts à nous pâmer devant n’importe quel guignol s’excitant sur son instrument sans égard aucun pour le public. Il devait se dire, non mais c’est quoi ces mecs qui écoutent la musique assis, avec leur tête plutôt qu’avec leurs tripes ? Préjugés de rigueur. Le genre de fables qu’on se raconte de l’extérieur quand on ne connaît pas bien. Le genre de fables que je me racontais moi-même avant d’assister à mon premier récital de musique classique.

Mais très vite durant le concert, le cousin s’anime, ne tient plus en place. Il fallait le voir gigoter, danser sur place, entravé par la structure du siège en plastique de la tribune. Quelle plus belle réponse qu’une danse effrénée aux calypsos et au souffle continu du colosse au saxo ! Corps réactif comme moyen de communion, le cousin avait fait un sort au rituel compassé du concert de jazz. Simultanément la musique la plus dansante et la moins dansable qui soit.

Son initiation était faite.

Retour dans la chambre de musique, à notre trio désormais soudé. Sur la même longueur d’onde. On se met en place. Ordre de marche imaginaire : moi premier de cordée, mon frère assure nos arrières, entre nous deux on libère un peu de place pour le danseur compulsif. Tous trois allongés dans nos bulles d’espace-temps concomitantes, un peu à la façon des precogs de Minority Report flottant dans leur bain de prescience amniotique. Chacun embarqué pour le voyage, dérivant lentement, tandis que s’égrainent les plages du disque. Quand s’éteignent les dernières notes de My one and only love, on n’entend plus que la respiration des uns et des autres. Les têtes se redressent, épis dans les cheveux, étoiles dans les yeux. Atterrissage en douceur. Les sens autres que l’ouïe reviennent. On laisse la pénombre nous envelopper encore un moment. Des mots commencent à se former. On commente, on taille le bout gras. Les détails du monde trivial qui nous entoure se reprécisent en pointillés…

Quand je repense aujourd’hui au rite improvisé de ces sessions d’écoute fondatrices, la même tendresse m’étreint à l’endroit de ces musiciens. Ces grands passeurs généreux des années 80. Moins intimidants pour un minot que les génies du be-bop ou du jazz tonal, ils nous guidaient naturellement vers les élans vertigineux d’un John Coltrane ou d’un Ornette Coleman. Les puristes ne les portaient pas toujours dans leurs cœurs. Trop dispersés, coupables d’aimer toutes les musiques sans hiérarchies. Les bons vieux procès en démagogie à l’encontre de qui aspire à rapprocher. J’aimais justement que Kenny Kirkland, pianiste de cette séance d’enregistrement, tienne à la même époque les claviers chez Sting, avec le même engagement, sans se compromettre le moins du monde. Que Pat Metheny électrise les foules d’étudiants des campus américains au son des mélopées épiques de son orchestre multi-ethnique. Que Michael Brecker se soit d’abord fait connaître en cofondant le groupe de fusion Steps Ahead et en accompagnant Dire Straits en tournée. Que le bassiste Charlie Haden ait monté dans son jardin secrètement militant le Liberation Music Orchestra pour habiller de jazz les chants révolutionnaires du monde entier. Quand ils se retrouvaient, ils jouaient un jazz lumineux, exigeant ; passerelle ténue vers d’autres territoires, ceux de leur langage commun.

Alors, les puristes pouvaient bien grincer des dents, pouvaient bien aller se rhabiller. Puristes, puritains – même combat : comprennent pas bien que pour aimer il faut savoir se salir un peu.

Le plaisir se donne à qui veut bien le prendre. Une forme de légèreté à ne pas prendre à la légère.

gqych41

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La dame de verre

Je savais pas que t’aimais le punk-rock ! m’a lancé un ami en sortant du concert d’Annie Clark – alias St Vincent – qui venait d’électriser la salle de l’Alhambra à Paris avec ses riffs de guitare ravageurs. Eh bien, moi non plus, étais-je tenté de lui rétorquer. Je n’en avais pas la moindre idée ! On se rend vite compte, quand on aime la sensibilité d’un musicien qui nous emmène, l’espace d’éclairs fulgurants, vers des terres que l’on ne soupçonnait pas si accueillantes, que les genres et les étiquettes ne sont pas grand-chose, et que le style, par contre, fait absolument tout.

Porcelaine brisée : image tirée du vidéo-clip de « Cheerleader »

Une tempête d’électricité s’était en effet abattue ce soir-là sur l’Alhambra, mais contrôlée du début à la fin par le doigté féerique et la voix caressante de ce petit bout de femme. Il faut voir avec quelle concentration elle habite presque au ralenti les nappes sonores qu’elle orchestre – silhouette d’obsidienne gracile au bord de l’implosion, qui réveille peu à peu ses instincts en effleurant avec une précision chirurgicale son manche de guitare.

Quel que soit le nombre de décibels, c’est toujours l’élégance qui fait pour moi la différence. Par élégance, je n’entends pas seulement une attitude  – un vernis séduisant qui se contenterait, en l’occurrence, d’enrober avantageusement la violence sous-jacente – mais une conscience esthétique aigüe du tableau d’ensemble : ici, un goût d’orfèvre dans l’organisation de la palette musicale, un sens profond du contraste et de l’équilibre des sons, la parfaite adéquation du moindre contrepoint ou choix harmonique… Une forme de grâce dans la tourmente, où maîtrise et abandon sont les deux faces d’une même pièce – et où, au détour d’une éruption de riffs diablement funky, c’est le spectre de Wendy & Lisa, duo transfuge des grandes heures de Prince and the Revolution, qu’elle en vient même à réveiller…

Loin des orchestrations baroques de sa précédente tournée (suivie virtuellement par vidéos en ligne interposées), le dispositif sur scène offre cette fois aux méandres mélodiques de la belle un écrin miroitant d’une redoutable économie : la pulsation métronomique d’un batteur d’airain (Matthew Johnson) en guise de poumons ; deux claviéristes pour délimiter un cadre souple et ample – le mini moog de la première (Toko Yasuda) déroulant un tapis de basses profondes et élastiques, tandis que les nappes aériennes du second (Daniel Mintseris) ouvrent des cieux ouatés – et basta !

Rien de tel que le dénuement synthétique, et l’alchimie complémentaire créée par ces forces élémentaires qui se partagent le haut et le bas du paysage sonore, pour mettre en valeur le feu intérieur de St Vincent. Celle-ci n’a plus alors qu’à se faufiler entre ciel et terre pour venir hanter avec ses vives touches colorées un décor monochrome sur mesure, lui insufflant ce qu’il faut de vie dans une débauche envoûtante d’influences jazz, punk, progressive rock, folk, glamrock, funk, blues, électro – et j’en passe ! – dont les saveurs expérimentales s’inscrivent spontanément dans la lignée des têtes chercheuses de la pop que sont Kate Bush, Björk, Portishead ou encore Radiohead.

Il y a toujours un peu plus de théâtre, de cinéma – en un mot, de storytelling – dans un concert pop/rock  que dans, mettons (pour parler de ce qui m’est familier), un set de jazz. Si toute performance scénique charrie son lot de projections chimériques dans la tête de l’auditoire, il est peu de dire que la culture rock n’a pas son pareil pour forcer le trait… Il y a bien sûr l’aspect ouvertement narratif des chansons, mais ce n’est pas tout. Par sa présence, son charisme, l’artiste pop met en scène une ébauche de fiction – les bases d’une mythologie plus ou moins subliminale qui semble parfois passionner les fans au moins autant que la musique à proprement parler.

Le storytelling diffus qui se dégage de St Vincent est minimal, mais simple et efficace : avec son visage de porcelaine, sa grâce désuète d’héroïne des années 50-60 (que l’on croirait tout droit sortie de la série Mad Men), l’effet de chacune de ses audaces ou distorsions de guitare saturée semble décuplé, comme si l’on n’attendait pas de tels éclats subversifs de la part d’un être d’allure si frêle et raffinée. Et quand elle fait le saut de l’ange dans le public en plein milieu d’un solo incisif, le geste évoque davantage les démonstrations sublimées de confiance candide que s’échangent les personnages de Trust (1990), le film culte de Hal Hartley, que les bravades de soûlards auxquelles le rock nous a habitués. Et la foule prise de court de porter la jeune femme à travers la salle avec d’infinies précautions – évoquant l’espace d’un instant une curieuse civière humaine qui transporterait la chanteuse jusqu’au bloc opératoire dont il est question dans Surgeon… chanson phare de son dernier album par laquelle elle avait d’ailleurs opportunément ouvert le concert.

Si les concerts de poche ou à emporter de la Blogothèque nous donnent parfois l’illusion trompeuse de connaître presque intimement les musiciens qui s’y produisent – et ce, sans que l’on ait à bouger les fesses de devant son écran d’ordinateur ! – c’était bien la première fois que je la voyais en chair et en os, et que j’étais en mesure d’apprécier pleinement par moi-même le magnétisme tant vanté de sa présence scénique.

Depuis que je suis conscient de son existence, j’ai toujours vu en St Vincent une sorte de Lee Miller photographiée par Man Ray, ou alors la Fleur de verre dont parle Robert Desnos dans le poème qui accompagne le court-métrage du même photographe – L’Étoile de mer. Surface lisse et cassante derrière laquelle se cache encore le feu ardent qui l’a fait naître. Une dame de verre, donc, qui maîtrise la foudre et les arpèges cristallins pour distiller des doses de son étrange miséricorde :

Mais revenons un instant sur ce que me disait cet ami à la sortie du concert, à propos des traces d’énergie punk-rock qu’il décelait chez St Vincent, la rapprochant de ce que faisaient les Pixies en leur temps – ce en quoi il n’a d’ailleurs pas tort. Si je comprends bien son utilité sur le plan de la rébellion, en particulier dans le contexte qui l’a vu émerger en Grande-Bretagne, le mouvement punk en tant que courant musical a toujours été assez éloigné de ma culture comme de mes références. Je m’étais malgré tout vivement intéressé au phénomène à la lecture de l’excellent roman de Jonathan Coe, Bienvenue au club (The Rotter’s club), lequel reliait habilement politique et scène musicale dans sa peinture de l’Angleterre des années 70-80.

Deux vrais mordus !

On y voyait, entre autres choses, deux adolescents mélomanes, Doug et surtout Benjamin, s’éprendre de la tendance progressive représentée par l’École de Canterbury (essentiellement le collectif Hatfield and the North, ainsi que Soft Machine puis Matching Mole, deux groupes animés par Robert Wyatt et flirtant outrageusement avec le jazz) juste avant que la déferlante punk ne vienne, au grand désespoir des deux garçons, balayer d’un revers de main toute cette fine dentelle. On y comprenait en filigrane que face à la brutalité du régime Thatcher, la brutalité contestataire du mouvement punk avait naturellement pris le relais, et que les recherches alambiquées de l’art pour l’Art n’étaient plus vraiment d’actualité dans un pays sinistré et malmené par une répression tous azimuts.

Oui, cette même Margaret Thatcher dont on essaye ces temps-ci de nous vendre, sous forme de biopic suspect, l’admirable ascension dans un monde d’hommes, comme si elle avait fait figure d’icône du féminisme et non pas de première papesse européenne de ce que l’on appelle aujourd’hui poliment la révolution néoconservatrice.

Et St Vincent dans tout ça, me direz-vous ? Il se trouve simplement que, depuis son Texas natal, elle élabore une musique susceptible de réconcilier les deux vieux frères ennemis du rock anglais – de réconcilier énergie punk et sophistication progressive, rage au cœur et musique savante, en immergeant l’auditeur dans une temporalité paradoxale où les trames d’accords mélodieux menacent à tout instant de se déchirer en un spasme enragé, où la pesanteur sourde des basses semble accompagner un lent processus de désintégration… Il y en a eu d’autres avant elle, il y en aura d’autres après elle. Une simple vue de l’esprit  – parfaitement partiale – de ma part, mais la synthèse singulière qu’elle propose m’enchante, et me paraît en tout point exemplaire.

Alors, plutôt que subir sans broncher ce revival absurde autour de la Dame de Fer, on pourra préférer louer les expérimentations sonores autrement éloquentes de la Dame de Verre – et croiser les doigts pour qu’elle s’avère, sur la durée, incassable.

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